« 15 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8468 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12660, page consultée le 26 janvier 2026.
15 octobre [1850], mardi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon tout bien-aimé, bonjour, mon ineffable adoré, bonjour. S’il est vrai
que
l’admiration vraie et le culte passionné et respectueux peuvent raisonner à l’oreille
de celui qui en est l’objet comme les sonneries à grandes volées, les jours de fêtes
du bon Dieu, les tiennent ont dû être alourdies toute la soirée hier par les
innombrables et incessantes adorations de toute cette brave jeunesse dont tu es
l’idole. L’espoir de dîner avec toi les avait presque grisésa de joie avant de se mettre à table, y
compris Vilain, bien qu’il en ait l’habitude
maintenant ; mais c’est un honneur sur lequel on ne se blase pas. Quant à moi, je
sais
que le jour où je dois dîner avec toi, ma joie et mon bonheur sont aussi vifsb que la première fois que cela m’est
arrivé. Il est vrai que la rareté du fait suffirait du reste pour expliquer la
vivacité de mes impressions, mais je me souviens très bien que lorsque ce bonheur
m’arrivait des mois entiers, il était encore plus grand et plus sensible le dernier
jour que le premier jour où il commençait. Je dis donc, pour en revenir à une vieille
tradition qui veut que les oreilles tintent lorsqu’on parle de vous en bien dans un
coin quelconque du globe, je dis que les vôtres ont dû avoir de la besogne hier et
qu’il vous aura été difficile d’écouter la pièce de Vacquerie ; à moins cependant qu’il n’en n’ait commencé la lecture tard
car à neuf heures et demiec, tous mes
convives étaient partis.
Maintenant, mon grand petit homme, si vous n’êtes pas le
plus gascon des représentants et le plus blagueur des rapins, vous tiendrez votre
parole à l’endroit de cette bâfreried mâle et vous n’attendrez pas jusqu’à la prolongation du
pouvoir présidentiel pour manger ma soupe démocratique et mon veau social. Nous
verrons si vous serez plus honnête envers ces bons jeunes gens qu’envers votre pauvre
vieille Juju dont vous vous moquez sans vergogne depuis le 1er janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre. Taisez-vous et venez manger tout de
suite.
a « grisé ».
b « vif ».
c « demi ».
d « baffrerie ».
« 15 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8469 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12660, page consultée le 26 janvier 2026.
15 octobre [1850], mardi matin, 9 h.
Je suis dans un encombrement et un aria épouvantable, mon petit homme, avec les
tapisseries et tous les remue-ménagesa qui en sont les conséquences forcées. Si tu viens ce
matin, il te sera impossible de travailler à tes dessins, mais j’espère que tout sera
remis en place pour l’après-midi, ce qui ne te causera pas beaucoup de perte de temps.
En attendant, je n’ai pas un endroit où m’asseoir et je t’écris au milieu des pots
qui
m’inspirent les jolies choses que je te débiteb et les plats qui m’empêchent d’être dans mon assiette, ce qui
me ferait tomber unec des faïences si ce
malheur n’était déjà arrivé à Odry dans une occasion aussi désespérée que peu
spirituelle. Pour passer ce moment désagréable, mais plein de poussière, je vais
essayer de manger, cela m’occupera et me fera trouver le temps un peu moins long.
Il
me serait impossible d’ailleurs de faire autre chose car déjà je regrette d’avoir
commencé ce gribouillis interrompu par les allées et les venues des tapissiers et
par
l’ennui des questions saugrenues de Suzanne,
qui profite de ce hourvarid général
pour pousser d’affreux cris et pour établir un colloque d’une pièce à l’autre avec
son
chat et les ouvriers. Il faut être organisé d’une manière particulière pour résister
au timbre de Suzanne. Malheureusement, je goûte peu le charme de sa soif et encore
moins celui de ses coq-à-l’âne, de sorte que je m’impatiente et que je m’agace au
dernier point lorsqu’il faut que je les subisse.
Cher petit homme, je ne sais ce
que je te dis, mes pensées sont comme mes Bibelots, fort en
désordre, ce que j’ai de plus propre et de plus clair, c’est que je t’aime de toutes
les forces de mon âme.
Juliette
a « remues-ménage ».
b « débitent ».
c « un ».
d « ourvari ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
