« 28 septembre 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 319-320], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4984, page consultée le 26 janvier 2026.
28 septembre [1848], jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour. Comment vous va ce matin ? À quelle heure
êtes-vous rentré et qu’est-ce que vous avez fait de votre soirée, de vos yeux, de
votre bouche, de vos oreilles, de votre pensée, de votre cœur et de votre âme depuis
que je vous ai quitté hier ? Moi je n’ai pensé qu’à vous, j’ai écouté parlera de vous, j’ai parlé de vous, je vous ai
désiré, je vous ai regretté et je vous ai aimé. Lequel de nous deux a mieux fait son
devoir ? Je laisse à votre conscience à prononcer sur ce sujet délicat.
Hier au
soir M. Cacheux et Mme Guérard sont venus me voir. Tout
en causant je lui ai parlé de l’ennui de se procurer un numéro pour le trésor, alors
ce bonhomme obligeant m’a offert de toucher pour toi ton semestre parce qu’il a un
sien ami chef de bureau ou caissier, je ne sais lequel, qui lui rend ce genre de
service pour lui, pour Mme Guérard et les amis de ses
amis. Je lui ai dit que je te ferais part de sa généreuse obligeance. Tu verras si
tu
n’as pas encore de numéro si tu veux user de la complaisance de ce brave homme. Et
puis je t’aime, et puis cela recommence toujours ainsi au risque de te paraître
mortellement monotone et ennuyeuse. Baise-moi, dors, tais-toi et aime-moi.
Juliette
a « parlé ».
« 28 septembre 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 321-322], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4984, page consultée le 26 janvier 2026.
28 septembre [1848], jeudi soir, 6 h.
Vous m’avez drôlement rabrouée tantôt, mon cher petit homme, mais je vous pardonne à cause de la rareté du fait et parce que vous avez plus d’une raison d’être agacé, inquiet, irritable et méchant. Seulement n’y revenez plus de sitôta parce que je trouveraispeut-être la chose moins drôle que tantôt. En arrivant j’ai écrit tout de suite au père Cacheux pour le prier de passer chez moi ce soir ou demain matin afin de prendre de nouvelles explications. Il n’était pas chez lui. Sa femme étant à la campagne depuis un mois, le bonhomme en profite pour faire ses farces probablement et je ne suis pas sûre du tout de le voir. Du reste cela n’aura pas d’autre inconvénient que de t’obliger à toucher toi-même ou en charger Toto. Il me semble que cette substitution peut très bien se faire puisque le père Cacheux peut à la rigueur toucher pour toi et pour d’autres. Toujours est-il que je t’ai à peine vu, que tu m’as très mal traitée et que je suis rentrée très triste et très malheureuse. Maintenant il me faut attendre jusqu’à demain pour te revoir et pour savoir si j’ai raison de me décourager et de m’inquiéter de la vie absurde que me fait la République, l’état de siège1, l’Assemblée, le conseil de guerre2, les déménagements3 et autres calamités du même genre pour lesquelles je n’ai pas assez de toute ma haine et de toutes mes malédictions.
Juliette
1 Le 24 juin 1848, l’Assemblée a voté l’état de siège et a confié le pouvoir exécutif au général Cavaignac. L’état de siège ne sera levé que le 19 octobre 1848.
2 Un système de répression judiciaire s’est instauré à la hâte au lendemain des événements de juin 1848. Plusieurs milliers d’insurgés ont été arrêtés et présentés devant les conseils de guerre, chargés de leurs sorts.
3 Victor Hugo et sa famille ont quitté la place Royale après les insurrections de juin 1848. Ils vivent depuis le 1er juillet au 5, rue de l’Isly. Ils emménageront rue de la Tour-d’Auvergne le 15 octobre. Pour se rapprocher de son amant, Juliette Drouet quittera la rue Sainte-Anastase pour la cité Rodier au cours du mois de novembre 1848.
a « si tôt ».
« 28 septembre 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 323-324], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4984, page consultée le 26 janvier 2026.
28 septembre [1848], jeudi soir, 9 h.
C’est encore moi, mon cher petit homme, qui pour me faire trouver le temps moins long, la maison moins maussade et l’absence moins douloureuse te griffonnecette nouvelle feuille de papier. C’est, loin de toi, la seule occupation qui ne me soit pas odieuse. Cependant Dieu sait que mon style ne m’amuse guèrea et que je ne me trouve pas drôle tous les jours. Mais ce n’est pas de ça dont il s’agit, au contraire. Il s’agit de donner le change à mon pauvre cœur en lui laissant croire qu’il se rapproche de toi au moyen de ces stupides petites pattes de mouches qui vont et viennent au hasard sur mon papier. Tout le temps que dure l’opération, il me semble que tu es moins loin, que tu m’aimes davantage et que je suis moins malheureuse. Ce sont des illusions, certainement, mais à défaut de douces et tendres réalités elles me sont chères et je les recherche avec un empressement que tu dois souvent déplorer. Il faut bien que tu sentes aussi quelquefois à ton tour les désagréments d’être trop aiméb pour te faire apprécier et plaindre ceux qui aiment trop, comme moi par exemple. Bonsoir, cher adoré, pense à moi pour que ma nuit soit moins longue et mes rêves plus agréables. Je t’adore.
Juliette
a « guerre ».
b « être trop aimer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
