« 7 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 237-238], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8599, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 7 décembre , mardi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon plus que bien-aimé, bonjour mon grand adoré, bonjour ma vie et mon bonheur, bonjour. Il y a un an à cette heure-ci j’allais te chercher dans ta retraite pour te conduire chez ces braves Montferrier1. Dans mon anxiété impatiente j’étais sortie de chez eux longtemps avant le jour et j’errais dans les rues autour de toi avant d’oser entrer sans être mille fois sûre que je n’étais ni suivie ni observée. Je me souviens de l’inquiétude que m’avaienta donnéeb deux sergents de ville que j’avais rencontrés dans le passage Choiseul et que j’ai suivisc de loin par les rues et les boulevards jusqu’au panorama2. La saison, la date et cette nouvelle persécution qui essaie de t’atteindre jusqu’ici me font retrouver tous ces tendres et douloureux souvenirs, qui à ce moment étaientd la joie et la terreur de ma vie, aussi présents aussi vivants que s’ils étaient d’hier. Pauvre grand adoré, quand je pense à la scélératesse et à la férocité du misérable qui te hait d’autant plus que tu es la personnification de toutes les mâles et généreuses et sublimes vertus humaines, je ne suis pas parfaitement tranquille, surtout te sachant presque à la portée d’un guet-apense qui doit tenter tous les jours et à toutes les heures sa rancune infâme et vaniteuse. Aussi je verrais avec une sorte de joie notre éloignement de la France si cela peut t’éloigner du danger imminent d’un infâme guet-apens qui estf dans les habitudes de ce misérable et que la publication prochaine de ton livre3 doit surexciter encore davantage. Mais en attendant, mon cher petit bien-aimé, je te supplie d’être très prudent et de ne pas sortir seul le soir.
Juliette
1 Hugo s’était depuis quelques jours réfugié rue Richelieu.
2 Passage des panoramas situé près des grands boulevards et encore conservé de nos jours.
3 Châtiments.
a « avait ».
b « donné ».
c « suivi ».
d « était ».
e « guet-à-pens ».
f « sont ».
« 7 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 239-240], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8599, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 7 décembre 1852, mardi après-midi, 1 h.
Quel temps, mon pauvre petit bien-aimé. Je n’ose presque pas te désirer dans la
crainte d’avoir à me reprocher quelque indisposition grave dans ta santé. Aussi, mon
cher adoré, si tu ne peux pas sortir sans risquer de te mouiller les pieds et sans
aggravera ton rhume je te supplie
de ne pas le faire. Je tâcherai de trouver mon bonheur dans le sacrifice que je fais
à
ta santé. En attendant j’ai écrit aux bons Montferrier ce matin et j’ai pris pour cela l’heure à laquelle tu avais
passé leur seuil hospitalier il y a un an. Cette lettre je l’ai écrite en ton nom
et
au mien tout en leur faisant comprendre pourquoi tu ne leur écrivais pas
personnellement. Pauvres gens, il est triste de penser qu’ils sont malheureux et que
nous ne pouvons rien pour eux dans ce moment. J’espère pourtant que nous trouverons
un
jour l’occasion de leur rendre dévouement pour dévouement. Dieu veuille que ce soit
bientôt car je crois qu’ils n’ont pas beaucoup le temps de l’attendre, sinonb par l’âge, mais par les besoins sans
cesse renaissants que leur prodigue bonté et leur généreuse imprévoyance rendent de
jour en jour plus impérieux.
Mon Victor adoré, mon bien-aimé béni, ne sors pas
si cela peut augmenter ton rhume. Je te promets de ne pas me tourmenter par ton
absence prolongée et d’être bien courageuse et bien raisonnable.
Juliette
a « agraver ».
b « si non ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
