« 3 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 227-228], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11371, page consultée le 05 août 2026.
3 mars [1837], vendredi soir, 7 h. ½
Qui paie ses dettes s’enrichit. Et comme je n’ai que ce seul moyen de faire fortune,
je m’empresse, mon cher petit Drognon, de vous
payer la mienne. Je ne voulais pas, me sentant très souffrante et très mal dans mes
affaires, tout à l’heure, commencer à vous écrire, afin de
n’avoir pas cette préoccupationa gênante avec celle de donner de l’amour. Vous n’avez pas
compris cela et vous avez eu tort et je vous pardonne de tout mon cœur. Car enfin
il
faut bien que vous jetiezb quelques
gouttes d’encre bien noires sur notre ciel trop lumineux, vous êtes un trop fameux
coloriste pour qu’on ne vous passe pas cette fantaisie. Tenez, cette page où je vous
écris, est elle-même peinte et décorée par vous, dans le goût vaporeux qui préside
à
toutes vos compositions de peinture. C’est égal, je suis fièrement contente et
heureuse de la nuit et de la presque journée que vous m’avez
donnée. Il faut convenir par exemple qu’il était temps.
Jour. Quand vous viendrez tout à l’heure, j’espère que vous drognerez plus et puis si vous êtes encore bête et
mouzon, moi je continuerai à être bonne et
charmante pour vous faire bien honte. Hum.
J’ai lu… je lirai encore… je lirai
toujours. C’est mon bonheur, c’est ma vie, c’est ma joie, c’est ma manie à moi.
Je peux bien en avoir une aussi, moi, et
celle là me rapporte trop du plaisir pour que j’y renonce jamais. Ainsi, prenez-en
votre parti, comme d’être toujours aimé, toujours caressé, toujours désiré et toujours
adoré par moi, votre vieille Juju.
a « préocupation ».
b « jettiez ».
« 3 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 229-230], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11371, page consultée le 05 août 2026.
3 mars [1837], vendredi soir, 7 h. ¾
Je veux vous faire une petite surprisea pas plus grande que ça. Mais comme c’est
aujourd’hui vendredi et que je tiens à ne pas provoquer les
giffes du malheur, je remets à demain de vous faire MA CHOSE.
Ayez la bonté de ne
pas vous étonner et de répondre ceci à tout ce qui arrivera : « ah ! oui… je sais…
une
bêtise… bon marché … 4 sous … je n’en voulais pas d’abord… mais on m’a forcé… les
marchands…vous savez sont … si engluantsb… et puis voilà… pas autre chose… une autre fois je vous dirai
le reste ». Et si vous faites bien ce que je vous dis, je vous baiserai mille fois
les
pieds et je vous serai très reconnaissante et vous m’aurez rendu un grand service,
mon
cher petit O. Jour, onjour. C’est vraiment i 21 de voir comme vous m’arrangez ce qui me sert de
papier ; quand la postérité s’emparera de ma correspondance,
j’aurai à subir non seulement les brioches de mon orthographe, mais encore la
responsabilité de vos monstrueux pâtés. En vérité, je doute que tous les chimistes
du
monde parviennent à laver proprement tout ce papier noir d’amour et taché de votre
industrie nouvelle. Au reste, si le papier est noir je m’en
lave les mains et je vous en laisse tout l’honneur, car c’est vous qui êtes cause
que
je barbouille et gribouille du matin au soir des rames de papier qui n’ont même pas
le
sort d’être lues par vous osez le NIER ! Tenez je m’aperçoisc que je suis plus bête que je ne
l’avais cru jusqu’à présent et que je vous aime trop.
[Avant
cette phrase, qui est écrite sur la pliure, une croix sur le manuscrit.] Je
crois devoir vous prévenir pour dissiper toutes vos craintes que je n’ai pas dépensé un sou, que je n’ai rien achetéd enfin et que c’est
une bêtise qui ne vaut la peine d’être acceptée que parce qu’elle vient de moi.
Juliette
1 Jeux de mots-rébus pour « hideux ».
a À cet endroit, une croix sur le manuscrit.
b « engluant ».
c « m’apperçois ».
d « acheter ».
« 3 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 231-232], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11371, page consultée le 05 août 2026.
3 mars [1837], vendredi soir, 8 h.
Oh ! Je ne lésine pas, moi, avec mes dettes. Ragez, bisquez, soyez excessivementa vexé, je ne vous en écrirai pas
une ligne, pas un mot de moins. Vous n’en lirez pas un mot, ça m’est égal, vous aurez
toujours l’HUMILIATION de voir comment je remplis mes devoirs d’amour. Moi, qui suis
une pauvre fille très bête, très souffrante, et très paresseuse de ma nature, j’ai
dompté mon naturel, ou plutôt l’amour que j’ai pour vous m’a donné une activité, une
prolixité, si j’ose m’exprimer ainsi, qui me fait frémir moi
même.
Je suis capable d’écrire : je vous aime, je vous aime, je vous aime,
[90 ?] jours de suite sans me tromper une seule fois. Trouvez-en une
autre de cette force là et puis venez me le dire et vous verrez quelle immense CALOTTE
je vous donnerai en récompense.
Vous avez été bien maussade et bien injuste tantôt
avec moi, et sans motif Ah ! si, vous en aviez un, j’oubliais. Vous aviez celui d’être
trop aimé et trop adoré par une vieille maîtresse à vous qu’on appelle Juju et je
comprends maintenant votre légitime DROGNERIE.
Alors je vous pardonne puisque vous aviez une raison si péremptoire. Tâchez d’être
bien gentil quand vous viendrez me voir, moi, car ce n’est pas ma faute enfin, si
l’autre, la vieille est embêtante comme tout. Moi, je suis très jeune, très jolie
et
très aimable et je vous aime autant que la caduque. Il faut donc me donner la
préférence et m’aimer comme vous l’aimiez autrefois elle, la vieille JUJU.
Jour mon petit homme chéri. Vous voyez bien que tout
ça c’est pour rire et que c’est LA MI-CARÊME qui fait ses dernières folies. La seule
chose sérieuse et bonne dans tout ceci, c’est que je t’aime de toute mon âme et comme
Dieu lui-même voudrait être aimé, c’est que je te suis fidèle et loyale comme je crois
que tu l’es avec moi, et que je donnerais ma vie sans hésiter plus tôt que de te faire
la moindre petite contrariété ou la moindre cachotterie. Ceci une fois dit des lèvres
et du cœur, il faut nous embrasser, nous regarder bien tendrement et être bien bons
amis.
Juliette
a « excessivent ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
