« 28 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 377-378], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8652, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 28 septembre 1852, mardi matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, je vous aime et vous ? Je ne vous demande
pas ce que vous ferez aujourd’hui parce [que] vous n’êtes pas le
seul grand maître des cérémonies mais je voudrais bien savoir quand je vous verrai
et
combien de temps vous pourrez me donner. C’est une curiosité qu’il m’est impossible
de
ne pas avoir. Aussi je ne m’en cache pas. Pour te donner plus de latitude, mon cher
petit homme, tu serais bien aimable de venir faire ton courrier chez moi tantôt.
J’aurai la joie de te voir et tu n’auras pas le regret de négliger tes affaires pour
moi. Je suis encore toute tremblante de ma lutte avec une araignéea monstrueuse, la plus grosse que j’ai
jamais vue. Dieu merci, j’en suis venue à bout mais ce n’est pas sans peine et sans
horreur.
De son côté Foyou monte la
garde dans le bas de mon armoire infestée de souris qui m’ont empêchée de dormir toute
la nuit. Tu vois que mon logis ne manque de rien de ce qui peut le rendre agréable.
J’oubliais les crapauds mais j’espère qu’il y en a dans le jardin. Il n’y a donc qu’à
se baisser et en prendre. Peine que tu prendras volontiers pour moi. Voime, voime, affreux monstre Q, U, E, QUE, CHE O, N,
CHON, COCHON. Viens- y et puis tu verras ce que je te ferai, vilain sale. En attendant
regarde se baigner à cru toutes les jersiaises et toutes les anglaises de cette île
trop peu sauvage1. Mais méfie-toi du phoque jugé le plus grand des animaux
vivants au bord de la mer. Sur ce, mon petit homme, je vous prie de venir le plus
tôt
que vous pourrez et de renoncer pour aujourd’hui à la recherche de votre encrier.
Soyez sûr que s’il y en a un, c’est à moi que sera dévolu l’honneur de la découverte
et le bonheur de vous l’offrir. Toutes les mines féminines de l’endroit ne sauraient
vous en fournir un digne de votre auguste plume.
Juliette
1 La pratique des bains de mer est courante sur les plages de Jersey. Dans son Journal de l’exil à la date du 23 décembre 1852, Juliette la décrit en ces termes : « Dans la saison des bains, les bords de la mer sont couverts de baigneurs et principalement sur la plage exposée au midi, que j’ai devant ma fenêtre. Les deux sexes sans se mêler positivement se côtoient d’assez près. Les mœurs anglaises s’opposent à ce que les baigneurs mettent des caleçons […] Les femmes se déshabillent et s’habillent en plein air sans rien qui les abrite contre la curiosité plus ou moins discrète du public, avec autant de tranquillité que si elles étaient dans leur cabinet de toilette. […] Du reste ce ne sont pas seulement les femmes du peuple et les bourgeoises de la ville qui se montrent avec facilité ce sont aussi les femmes du monde et les jeunes misses. », Juliette Drouet, Souvenirs. 1843-1854, texte établi, présenté et annoté par Gérard Pouchain, Des Femmes/Antoinette Fouque, 2006, p. 291-292. Juliette reproche à Victor Hugo d’observer les baigneuses avec un peu trop d’insistance.
a « arraignée ».
« 28 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 379-380], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8652, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 28 septembre 1852, mardi, midi ¾
Il faut convenir, mon cher petit homme, que je suis une bien grande maladroite de
ne
t’avoir pas donné ton parapluie, puisque je ne comptais que sur la chance du mauvais
temps pour te revoir. Maintenant, Dieu sait quand je te verrai, car le ciel est noir
comme un four et tu n’as pas le moindre caoutchouc pour te garantir. Ceci ne me fait
pas rire, tant s’en faut, et je m’en veux de mon étourderie plus que je ne saurais
dire. Aussi je me souhaite toutes sortes de crapauds plus pustuleux les uns que les
autres ; quant aux souris et aux araignéesa, j’en ai plus que je n’en peux désirer.
Fouyou a déjà fait plusieurs fausses
manœuvres dans son impatience de chasseur, mais j’espère qu’avant ce soir il en aura
attrapé plus d’une. Il est d’une persévérance exemplaire. Rien ne saurait le distraire
de son devoir de chat. Je ne connais que vous pour lutter de patience avec lui quand
il s’agit de guetter des q salés. Seulement ce qui fait la vertu de Fouyou fait votre
vice à vous, voilà la différence. Taisez-vous, monstre, et tâchez de trouver un
parapluie de hasard pour venir me trouver. Le ciel est si couvert qu’on dirait la
nuit. Bon voilà qu’il pleut averse. Si cela pouvait ne pas durer longtemps tu pourrais
peut-être venir. Il est vrai que tu attends la poste à 3 h. Mais aussitôt après rien
ne te retiendra plus. Si tu veux d’ici là je vais raccommoder mes zardes derrière les vitres et vous attendre
imperturbablement. Il paraît que les modistes en question sont déjà parties pour
Paris, mais cela n’empêchera pas le mari de rapporter toutes tes affaires à dessiner.
Il suffira que j’en prévienne la mère Lanvin
pour qu’elle porte le paquet chez le susdit mari la veille de son départ. Si tu avais
besoin de quelque autre chose, tu n’aurais qu’à me le dire d’ici là, car il n’en
coûtera pas plus de faire plusieurs commissions qu’une seule. Je te dis cela
maintenant mon petit homme pour que tu y penses à temps. Et puis n’oublie pas de
m’aimer toujours si tu veux que je vive.
Juliette
a « arraignées ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
