« 1 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 269-270], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8614, page consultée le 07 août 2026.
Jersey, 1er septembre 1852, mercredi matin, 6 h. ¾
Bonjour mon petit bien-aimé, bonjour, de tout mon cœur et de toute mon âme, bonjour.
Je voudrais pouvoir te prédire un beau temps pour ta tournée en mer. Mais il fait
si beau ce
matin que je crains de me tromper. Tout ce que je peux faire, mon doux adoré, c’est
de te souhaiter la continuation de ce beau soleil et beaucoup de belles choses à voir,
c’est de prier
le bon Dieu de ne t’envoyer aucune mauvaise chance et de te préserver de tout danger
pendant cette petite excursion qui n’est peut-être pas sans péril à cause de tous
les écueils qui
entourent l’île.
Quant à moi, mon pauvre doux adoré, je ne serai tranquille que lorsque tu seras revenu
de cette expédition et je ne serai heureuse que lorsque je te tiendrai dans
mes bras.
D’ici là je me résigne à t’attendre dans mon coin, quoique je n’eusse pas mieux demandé
que de t’accompagner incognito dans cette petite excursion. Mais outre que je peux
être reconnue, j’éprouve un scrupule invincible à ma trouver avec ta famille sans
une nécessité impérieuse comme celle de veiller sur ta vie et sur la leur. Quant au
désir et au besoin
de mourir le même jour et de la même mort que toi, il est trop sincère et trop pieux
pour l’exposer à de profanes interprétations.
Je resterai chez moi, mon bien-aimé, en pressant
ton retour de mon souffle, en dirigeant ton bateau de l’âme et en faisant de chaque
battement de mon cœur le coup de piston qui te ramènera vers moi.
Amuse-toi, mon bien-aimé, sois
heureux autant que tu peux l’être sans moi et tâche de ne faire aucune imprudence
qui expose ta chère vie, c’est-à-dire la mienne.
Quant à aller t’attendre à Rozel1, outre
la difficulté d’argent, il y a celle, beaucoup plus grande, de ne te voir qu’une minute
à la dérobée, au milieu de tout ce monde empressé autour de toi. La part de bonheur
que tu
pourrais me donner serait relativement si petite que mon cœur jaloux, loin de s’en
contenter, s’en affligerait peut-être.
Il vaut donc mieux, de toute façon, que je reste chez moi
à t’attendre dans ma douce et sainte solitude. Ici, toutes les épines du préjugé s’émoussent
sur le seuil de mon sanctuaire avant d’arriver jusqu’à moi. Ici, je t’adore et je
ne souffre
pas.
Juliette
1 « Le dolmen de Rozel, connu aussi sous le nom de l’Allée du Couperon, se situe dans un endroit qui ne laissera pas le promeneur insensible : d’un côté, la mer, avec l’éperon rocheux du Couperon, et dans le lointain, les côtes de France ; de l’autre, un coteau très verdoyant animé par un petit ruisseau, à proximité d’une maison abandonnée en granit. C’est l’endroit choisi par Victor Hugo pour écrire deux poèmes des Contemplations (« Ibo », VI, II / « Ce que dit la bouche d’ombre », VI, XXVI) et un poème des Châtiments (« Chanson » VI, IV) ». (Gérard Pouchain, dans les pas de Victor Hugo en Normandie et aux îles anglo-normandes, Orep, 2010, p. 57.)
« 1 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 271-272], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8614, page consultée le 07 août 2026.
Jersey, 1er septembre 1852, mercredi après-midi, 1 h. ½
J’ai eu beau regarder de tous mes yeux à l’horizon, mon cher petit bien-aimé, je n’ai
pas encore aperçu le moindre bateau à vapeur. Il paraît que vous aurez commencé votre
tournée par
l’autre côté de l’île. Du reste si la trace de l’âme était visible aux yeux je n’aurais
besoin que de suivre la mienne pour te retrouver, mon pauvre doux adoré, car tu l’as
emportée avec
toi quand tu es passé avec ta ravissante fille sous mes croisées.
J’ai vu que la jalousie de P. M.1 avait cédé le pas à la bienséance en constituant Charlot cavalier servant de
sa jeune femme. Heureusement que son prompt départ rend cette confiance sans danger.
Mais autrement je le trouverais téméraire, pour ne pas dire débonnaire, de s’en rapporter
à la vertu
du jeune Charles. Vous voyez, mon cher bien-aimé, que je fais tout mon possible pour
rire de la confiance des autres, mais il me serait plus difficile de rire de la mienne,
que je ne
vous donne qu’à mon cœur défendant. Je vous supplie même avec les plus tendres prières
de ne pas en abuser et de me rapporter votre cœur bien intact et bien entier. En attendant,
mon
Victor adoré, je reste dans ma solitude avec ta douce pensée qui me tient lieu de
tout en ton absence. J’espère que tu trouveras un moyen de venir me voir un moment
d’ici à ce soir. En
attendant je vais écrire à M. et Mme Luthereau et Wilmen. Ce sera autant
de fait. Voilà deux jours que le mal de tête me prend à la même heure. Il faudra que
j’écrive à Yvan avant son départ de la Belgique pour lui
demander quelque nouvela avis sur ma santé. Je crois qu’il y a quelque chose qui cloche dans mon hygiène et
je veux en avoir le cœur
net. En même temps je lui demanderai positivement dans quelle condition je dois prendre
le bain de mer. D’ici là je trouve prudent de m’abstenir de ce barbotageb quotidien, mais indécent. Taisez-vous, amusez-vous, voilà tout ce qu’on vous permet
et revenez-moi sain et sauf bien
vite.
Juliette
a « nouveau ».
b « barbotterie quotidienne ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
