9 octobre 1878

« 9 octobre 1878 » [source : MV-MVH, Villequier, Inv. 1973.5.1(20)], transcr. Marie-Jean Mazurier, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4684, page consultée le 06 mai 2026.

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Cher bien-aimé, tous les phares sont encore allumésa et la stella matutina1 à son poste dans le ciel semble attendre que le soleil vienne la relever de sa faction pour disparaitre de l’horizon. Ce spectacle que j’ai sous les yeux, je l’ai aussi dans le cœur. Ma pensée incessante allume et éclaire en moi tous les écueils et tous les dangers qui menacent notre amour. Pendant que mon âme, Stella Matutina, attend que Dieu la relève de sa beaucoup trop longue faction dans cette vie pour s’enfoncer dans l’éternité. Cette délivrance suprême, je l’implore de tous mes vœux et je la bénis d’avance, quelle qu’elleb soit.
J’espère que ta nuit a été bonne et que la journée ne te laissera rien à désirer. La présence ici de notre adorable ami et de ses douces et charmantes filles2 est déjà une fête pour ton esprit et pour ton cœur. C’est grand dommage qu’on ne puisse pas les retenir plus longtemps que jusqu’à demain. Pour moi la présence de cet incomparable ami est plus qu’une fête, c’est une consolation et une bénédiction. J’espère le retrouver à Paris, si j’y retourne ? En attendant, je prie Dieu de lui accorder tout le bonheur que son dévouement sublime pour toi mérite.
Je t’envoie en souvenir de la joyeuse soirée d’hier, mon bonjour le plus ému et le plus gai, le plus tendre et le plus confiant. Je mets ce qui me reste d’avenir, s’il m’en reste encore, sous la protection de tes deux petits anges d’ici-bas et sous celle de nos deux saints anges de là-haut.
« Comme pour les enfants, pourquoi n’avez-vous pas des anges pour les femmes ? » Je t’adore.


Notes

1 Juliette Drouet qui se souvient des Litanies de Lorette et des Litanies de la Sainte-Vierge qu’elle a dû réciter lorsqu’elle était pensionnaire chez les Dames de Sainte-Madeleine, à Paris : « Stella matutina, ora pro nobis  », « Étoile du matin, priez pour nous », fait aussi allusion au vers de « Stella » (Châtiments, Livre VI, XV) : « J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin. »

2 Paul Meurice et ses trois filles, Paule, Marthe et Marie, sont arrivés le 25 septembre.

Notes manuscriptologiques

a « allumé ».

b « quelqu’elle ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo est victime d’un accident vasculaire cérébral. Toute la famille l’accompagne en convalescence à Guernesey, où Juliette découvre, dans des carnets cryptés en espagnol, l’ampleur de ses infortunes. Au retour, ils emménagent avenue d’Eylau.

  • 15 janvierHugo lègue à Juliette Drouet 12 000 francs de rente viagère.
  • 15 marsHistoire d’un crime (tome II).
  • 29 avrilLe Pape.
  • 27-28 juinHugo est victime d’un accident vasculaire cérébral.
  • 4 juillet-9 novembreSéjour à Guernesey.
  • À partir du 17 juilletJuliette, ayant découvert dans un carnet de Hugo les commentaires cryptés en espagnol de ses bonnes fortunes, écrit régulièrement à son neveu Louis, resté à Paris, et lui demande de lui envoyer un vocabulaire franco-espagnol, et d’enquêter sur la vie actuelle de Blanche.
  • 26 aoûtJuliette refait son testament. Le nouveau est plus favorable à son neveu Louis Koch qu’à Victor Hugo.
  • 10 novembreInstallation au 130, avenue d’Eylau.