« 23 mars 1870 » [source : BnF, Mss, NAF 16391, f. 83], transcr. Jean-Christophe Héricher, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10270, page consultée le 05 mai 2026.
Guernesey, 23 mars [18]70, mercredi matin, 7 h. ¼
Cher bien-aimé, j’envoie mon bonjour le plus tendre au devant de ta bonne nuit pour l’en remercier et te féliciter. Si tu es déjà levé, comme c’est probable, tu dois voir en même temps que moi en ce moment même un étonnant effet de soleil, de nuages, et de pluie, sur Serk. Voilà près d’un quart d’heure qu’il dure et il ne paraît pas encore près de finir. Ce spectacle m’intéresse d’autant plus que je suppose que tu le regardes en même temps que moi. Mais, tout attrayant que soit ce ciel giboulard, il ne nous promet pas poire molle1 pour le reste de la journée. Je n’en suis pas autrement fâchée car j’ai de quoi remplacer tous les soleils absents avec les deux articles de tes vaillants et prodigieux fils2. Je te prie bien tendrement de leur dire combien et comment je les admire et les remercie avec reconnaissance de leur bon souvenir à tous les deux. Je te fais la même prière pour ton cher P. Meurice quand tu lui écriras. Toi je t’adore.
1 Ne pas promettre poire molle : proférer de rudes menaces.
2 Sous le titre « Paris menacé », le 14 mars 1870, François-Victor vilipende dans Le Rappel le projet de décentralisation soutenu par les ministres orléanistes Guizot, Thiers et Barrot. Sous le titre « Chroniques révolutionnaires. Les Cachots de M. Ollivier », Charles Hugo a fait paraître dans Le Rappel du 20 mars 1870 un article protestant contre l’iniquité des conditions de détention, d’un côté, de Pierre Bonaparte, à la Conciergerie, de l’autre, des détenus politiques à la Santé ou à Mazas : le premier, assassin du journaliste Victor Noir et cousin de l’empereur, reçoit les siens et vit somptueusement en attendant son acquittement prévisible ; de l’autre, les opposants républicains accusés depuis février de comploter contre le régime sont traités avec une rigueur croissante, et privés non seulement de liberté de mouvement, mais aussi, fait nouveau, de liberté d’expression. Cet article lui vaudra une nouvelle condamnation à six mois de prison, d’où son départ hors de France en avril.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils rentrent en France après la chute de l’Empire, et connaissent les rigueurs du siège de Paris.
- 2 févrierReprise de Lucrèce Borgia.
- 10 aoûtArrivée de Louis Koch à Guernesey.
- 15 aoûtJuliette Drouet, Victor Hugo, Charles Hugo, sa femme Alice et leurs enfants quittent Guernesey pour Bruxelles.
- 5 septembreJuliette Drouet et Victor Hugo rentrent en France, à Paris. Hugo loge chez les Meurice, 5 rue Frochot.
- 26 septembreJuliette s’installe au pavillon de Rohan, 172 rue de Rivoli, où loge déjà Charles Hugo.
- 20 octobreLes Châtiments (nouvelle édition augmentée) paraissent en France.
