« 26 janvier 1871 » [source : MLVH Bièvres, 130-8-LAV-VH 41 a, b et c], transcr. Gérard Pouchain et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3893, page consultée le 05 mai 2026.
Paris 26 janvier [18]71, jeudi, 1 h. après-midi
Cher adoré, j’ai bien peur que ta nuit ressemble à la mienne et que tu n’aies pas
mieux dormi que moi. Mais le moyen de dormir avec tous les tristes sujets d’agitations
dans lesquels nous vivons depuis longtemps ? Pour moi je ne le peux pas surtout depuis
deux jours. Il faudra bien, hélas ! se résigner à notre malheur commun mais cela n’en
est pasa plus consolant. À
propos de consolation, je n’ai pas encore eu la mienne aujourd’hui dans la personne
de
Petite Jeanne. Je suppose qu’elle va bien
puisque sa nourrice siffle et chante à peine gorge depuis ce matin. Grâce à ton
conseil j’ai pu me réconforter ce matin avec de la soupe au thé et au vin. La biscotte
y fait merveille et je compte en user ce soir au dîner, détrempée dans de l’eau
seulement. Depuis ce matin les troupes rentrent tristement avec leur matériel de
campement. Le ciel lui-même a l’air de porter le porter le deuil de la France. Tout
est noir, lugubre, désespéré et navrant. Jusqu’aux pauvres chevaux harassés de fatigue
et de misère qui ont l’air de comprendre le malheur général. Tant que cette
douloureuse amputation ne sera pas achevée il est impossible de ne pas souffrir jusque
dans la moelle des os. Pour moi je te voudrais déjà bien loin d’ici avec tous tes
chers enfants.
En attendant Suzanne m’a dit tout à l’heure qu’elle espérait que
je voudrais l’emmener avec moi partout où je te suivrais. Je le lui ai promis
conditionnellement car j’ignore encore ce que sera notre sort. Tout ce que je sais
c’est que je dois vivre et mourir à tes côtés. Le reste regarde le bon Dieu et son
représentant actuel sur la terre le nommé Guillaume1. Ici petite Jeanne fait son entrée radieuse avec son cortège de
joujouxb et de poupées. J’en
profite pour te baiser sur ses deux joues roses.
1 À élucider.
a « n’en n’est pas ».
b « joujous ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo perd son fils Charles et la famille se réfugie en Belgique puis au Luxembourg pendant et après la Commune.
- 8 févrierHugo est élu député.
- 14 février-17 marsIls habitent Bordeaux, où Hugo siège à l’Assemblée Nationale. Hugo loge au 37 rue de la Course.
- 8 marsHugo démissionne après l’invalidation de l’élection de Garibaldi.
- 13 marsMort de Charles Hugo à Bordeaux, d’une apoplexie.
- 18 marsEnterrement de Charles Hugo au Père-Lachaise. Début de la Commune de Paris.
- 21 mars-1er juinÀ Bruxelles, séjour qui se termine par l’expulsion, après l’agression à coup de pierres du domicile de Hugo place des barricades, consécutive à son article, paru le 27 mai dans L’Indépendance belge, où il offrait l’hospitalité aux proscrits de la Commune.
- 1er juin-23 septembreSéjour au Luxembourg.
- 9 octobreHugo emménage 66 rue La Rochefoucauld et Juliette 55 rue Pigalle.
