« 1 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 1-2], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12212, page consultée le 24 janvier 2026.
1er octobre [1845], mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour, toi, comment vas-tu ce matin ?
As-tu bien dormi cette nuit ? Ton petit lit était-il bien chaud ? Moi
j’ai rêvé de toi et de tous les déménagements que tu voudrais que je
fasse, mais en rêve comme en réalité, tous ces arrangements étaient
impossibles. Cependant je te promets que j’essaierai. Je ne veux pas que
tu aies dépensé tant de si bonnes et si justes paroles pour rien. Ma bretonnerie ne va pas jusqu’à me refuser à
essayer si toutes ces belles théorie des ménages sont possibles en
pratique. Quant aux tapis, je verrai le parti qu’on en pourra tirer pour
le plus utile.
J’ai envoyé changer le billet. Tu le trouveras
moitié en argent et moitié en billet de 500 francs. Il faudra que tu me
donnes aujourd’hui une assez grosse somme dépensée d’avance : le mois du
jardinier, 7 francs de pavots pour toi, la blanchisseuse, 25 francs que
je dois à Suzanne, des
brodequins pour Claire. Tu
vois, mon pauvre adoré, que de ce que tu me donneras il ne me restera
pas un sou et il te manquera une grosse poignée d’argent avant la fin de
la journée. Je t’en donne les détails écrits afin que tu puissesa te rendre compte de
l’emploi que j’en fais. Cela ne m’empêche pas, malgré ta défense
expresse, d’être en compte avec Mlle Féau. Cela tient
à cette tapisserie que tu devais dessiner de jour en jour et aussi à la
difficulté de payer à heure fixe, ce qui n’a
ni jour, ni heure, ni prix fixe. Je crains que tu ne te fâches et que tu
ne me grondesb
bien fort. Aussi j’aime mieux te l’écrire. Le premier mécontentement
sera passé quand je t’en parlerai et j’aime mieux cela, car sans en
avoir l’air, je te crains horriblement. Oui, mon bien-aimé, je crains de
te déplaire plus que la mort et je sens même que, dans des cas donnés,
cela pourrait me faire faire des sottises. Ce n’est pas ta violence et
ta colère que je crains, cher être doux et indulgent, c’est la peur de
te contrarier et que tu m’aimes moins. Cependant j’avoue que la chose de
Mlle Féau ne m’effarouche pas énormément. C’est une simple
infraction à la discipline et dont vous êtes en partiec la cause. J’attends
donc vos remontrances de cœur ferme et au besoin c’est MOI qui vous en
ferai. Ah ! mais c’est que je ne me laisserai pas tyranniser et opprimer
sans rien dire. Je ferai comme Mme Dezenne,
ma voisine, qui crie bien fort quand elle voit que son mari va pour se
fâcher. Ce système, qui m’a été transmis par Claire, n’est pas sans
charme et je compte en user à la première occasion. En attendant, je
tremble dans ma peau comme les poltrons d’opéra-comique et je chante
bien haut afin de me donner du courage.
Voime, voime , mamzelle Chichi est drès gouracheuse,
[za ?] vais beur1.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, battez-moi, je vous le permets, mais aimez-moi, j’aime mieux cela
que la douce indifférence que vous me
témoignez depuis si longtemps.
11 h. ½
Cher bien-aimé, mon amour, mon Victor, mon cher adoré, je t’aime, tu es ma joie. À ce soir. Je t’adore.
Juliette
1 Juliette imite l’accent allemand.
a « tu puisse ».
b « tu ne me gronde ».
c « en parti ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
