« 18 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 337-338], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8642, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 18 septembre 1852, samedi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour à la pointe de mon bec de cuivre, bonjour,
je
me fiche de vous et de vos becs d’oie, de vos lorgnettes et de vos Lorettes…anglaises,
surtout aujourd’hui où il fait un temps à mettre le prince président1 à la porte. Bonjour, dormez sur vos
deux oreilles en attendant le retour de la marée et des marsouins qui en sont le plus
bel ornement.
Eh bien ! as-tu enfin entendu parler du prétendu événement d’avant
hier ? Il serait bon que tout cela ne fût qu’un affreux canard. Je le désire au risque
de vous voir exploiter ma mystification sans la moindre vergogne. En somme, mieux
vaut
un canard en liberté qu’un honnête homme en prison. Cependant mon marin avait l’air
bien informé et ce n’est point un loustic. Enfin il faut
espérer que nous saurons tous à quoi nous en tenir aujourd’hui. D’ici là, mon petit
Toto, ne vous exposez pas au rhume et rhumatismes qui foisonnent dans ce gracieux
pays. Mes rideaux sont à tordre ce matin et ceux de mon lit à peu près. Il n’est pas
jusqu’au sable que je mets sur le papier qui ne soit mouillé comme s’il sortait du
flot. Tout cela nous enseigne qu’il faut nous tenir clos et
couvert le plus possible et avoir les pieds chauds.
Profitez de mes renseignements en restant dans votre dodo jusqu’à l’heure du soleil
et
du déjeuner. Pensez un peu à moi et aimez-moi. Je vous l’ordonne comme hygiène.
Juliette.
1 Louis-Napoléon Bonaparte.
« 18 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 339-340], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8642, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 18 septembre 1852, samedi matin, 9 h.
Ah ! Enfin le soleil ! Bonjour soleil, bonjour Toto, bonjour la joie, bonjour l’amour, bonjour l’espérance, bonjour le bonheur. La mer est d’un vert admirable dans ce moment-ci. C’est le moment de la haute marée, c’est complètementa beau. Où es-tu mon petit homme ? Sur ta terrasse, sans doute, et j’espère bientôt ici. En attendant, je vais déjeuner et je finirai mon gribouillis tantôt.
10 h.
Hélas ! je m’étais réjouie trop tôt, voilà la pluie et le vent qui font rager à qui mieux mieux. Maintenant Dieu sait quand le beau temps ? Quant à toi, mon pauvre doux adoré, je te défends de sortir dans cet ouragan. Mais comme cet état de chose doit se constituer en permanence pour très longtemps, tu feras bien d’avoir un de ces manteaux imperméables à manches et de bons souliers à doubles semelles de liège. Une fois équipé de la sorte je ne craindrai plus de te désirer et je n’aurai pas de remords quand tu viendras. Seulement il ne faut pas attendre que la mauvaise saison soit passée pour te mettre en mesure selon ta chienne d’habitude. Moi-même j’aurais besoin d’une bonne enveloppe bien ample et bien chaude et ne craignant pas les averses. Si tu veux me laisser ma subvention semestrielle nette de tout retranchement, je tâcherai de ma la donner. Sinon, NON. Et je n’en serai pas moins contente pour cela car je suis convaincue, plus que toi-même, de la nécessité impérieuse d’économiser le plus possible. Il n’y a que l’amour qu’on n’économise pas car plus on en donne, plus il en reste. C’est du moins le phénomène qui se passe dans mon propre cœur.
Juliette
a « complettement ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
