« 6 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 279-280], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12652, page consultée le 24 janvier 2026.
6 octobre [1850], dimanche matin, 7 h. ½
Bonjour, mon petit homme, bonjour, mon Toto adoré, bonjour, comment ça va ce matin ? Sans doute que vous pioncez encore malgré le beau temps et le beau soleil ? Après cela vous en avez le droit car vous vous couchez très tard. Dormez donc, mes chers amours, et rêvez que je vous rends votre mouchoir brodé. Voime, voime, avec une pipe et les bas rouges de la République. C’est sans doute le mouchoir de la dame à laquelle j’ai écrit que j’allais passer deux mois en Bretagne. Attention délicate dont je suis très capable pour ne pas troubler votre bonheur. Voime, voime, c’est très commode. Vous m’envoyer promener tranquillement avec cette touchante bonhomie qui fait le fond de votre caractère et moi je prends naïvement mon sac et mes quilles en ayant bien soin de constater mon absence par une lettre certificat AD HOC, c’est-à-dire à Madame CHAUMONTEL. Tout cela est attendrissant et ferait pleurer un veau de trois ans qui saurait lire. Seulement vous aurez la bonté de m’avertir quand je serai REVENUE afin que je m’aille voir passer sous la porte Saint-Denis qui ne sera peut-être pas encore assez haute pour respecter ma ramure je veux dire ma coiffure à la Poléma. Car enfin il y a un terme à tout celui d’octobre et celui des voyages…. à Cythère. Vous voudrez donc bien me donner avis de l’arrivée de ma patache dès qu’elle sera de retour du pays des mystifications et des cornifications1. Jusque-là je me tiens pour absente et je montre mes signes particuliers aux gendarmes de la réaction qui en échange me doivent aide et protection dans les passages difficiles. Voime, voime, toute cette longue pérégrination dans le royaume des cornes commence à me fatiguer moi républicaine et SANS CULOTTE de naissance. J’éprouve le besoin de faire acte de présence et de donner signe de vie et de trique à quelqu’une et de moucher le nez à vos cocottes dans leurs propres mouchoirs.
Juliette
1 Cornification : néologisme désignant la survenue de cornes sur son front, signe qu’elle serait trompée.
« 6 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 281-282], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12652, page consultée le 24 janvier 2026.
6 octobre [1850], dimanche matin, 9 h.
Je t’attends, mon petit homme, c’est ce qui m’empêche d’aller voir Eugénie avant de me débarbouiller. Il faudrait aussi que j’allasse chez la mère Lanvin chercher mon histoire1 mais je ne le peux pas tant que tu ne seras pas venu parce que cette fois je ne veux pas vous manquer cela ne m’a pas assez bien réussi l’autre foisa d’aucune manière. Aussi je n’ai pas envie de recommencer, moins pour vous encore que pour moi qui suis doublement privée et mystifiée dans ces occasions absurdes. Aussi je ne suis pas prête de recommencer quoique jusqu’à présent je ne l’aib fait qu’à mon cœur défendant. En attendant que tu viennes, mon cher adoré, je te prépare ton atelier2. Je te dirai que tout est en bon état moins une feuille de papier blanc qui est tombée sur le parquet mouillé et sale et qui est un peu tachée sur un bord. Comme c’est de l’eau très peu chargée d’encre je crois qu’il te sera facile d’enlever ou de fondre cela dans tes masses noires. Quant à tes dessins ils sont purs de tousc accidents et le dernier ainsi que l’avant dernier sont tout à fait réussis et admirables. Quelle belle collection tu vas avoir, mon amour, et que ceux qui pourront la voir tous les jours seront heureux. Moi j’en jouis pour le moment avec la pensée que toutes ces belles choses s’en iront bientôt et que je ne les verrai plus. Encore si toutes ces privations avaient été compensées par une quinzaine de jours de bonheur je ne m’en plaindrais pas. Mais rien, rien, rien c’est trop peu de chose même pour une Juju démocratique et sociale.
1 En 1830, Juliette Drouet endosse la dette de son amant, Scipion Pinel, qui avait signé plusieurs lettres de change en faveur d’une usurière, afin de la couvrir de cadeaux. Victor Hugo assumera seul les dettes de sa maîtresse. En plus de rembourser la somme colossale réclamée par l’usurière Ribot, Victor Hugo accepte d’acheter au tapissier Jourdain le mobilier que Juliette Drouet lui doit.
2 Depuis le mois d’août 1850, Victor Hugo s’est installé un atelier de peinture dans la salle à manger de Juliette Drouet. Alternant la peinture à l’huile et l’encre, il réalise une quinzaine d’œuvres illustrant la vue de Paris ou de grandes architectures issues de son imagination.
a « autrefois ».
b « aie ».
c « tout ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
