« 24 février 1848 » [source : Leeds, BC MS 19c, Drouet/1848/05], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12506, page consultée le 24 janvier 2026.
24 février [1848], jeudi matin, 4 h.
Je viens de chez toi, mon pauvre adoré, je sais que tu n’as pas paru de la nuit, mais il m’a été impossible d’obtenir d’autres renseignements de ton portier, qui n’a pas la mine d’un honnête homme. Ta femme et ton fils étaient au balcon, voilà tout ce que j’ai pu recueillir de ma démarche ! La fusillade et le canon éclatenta et tonnentb en ce moment-ci avec un acharnement et une fureur atrocesc. Les barricades se multiplient sur Saint-Antoine, impossible de circuler et d’arriver jusqu’à l’assemblée car j’y serais allée. Tout vaut mieux pour moi que l’inquiétude mortelle où je suis. Il est probable que je ne pourrai pas résister longtemps à l’affreuse angoisse qui me domine. Pardonne-moi dans ce cas-là de t’avoir désobéi et si je meurs en route, ce que je ne crains pas, ne me plains pas, mais aime-moi toujours comme si tu voyais mon regard dans ton regard, comme si tu sentais ma bouche sur la tienne, comme si tu sentais mon âme dans ton âme car je n’aurai jamais été plus près de toi que pendant cette séparation. Du reste, je te le répète, mon doux adoré, je suis sûre qu’il ne m’arrivera rien, mais ce que j’éprouve au cœur est plus atroce que le danger que je pourrais courir. Le tocsin sonne, on crie : aux barricades. Mon Dieu, qu’est-ce que tout cela va devenir, où es-tu et quand te reverrai-je ? Je suis folle d’inquiétude.
a « éclate ».
b « tonne ».
c « atroce ».
« 24 février 1848 » [source : Collection particulière], rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12506, page consultée le 24 janvier 2026.
24 février [1848], jeudi matin 8 h. ½
Hélas ! mon pauvre adoré, qu’est-ce que tout ceci va devenir ? et quand te
verrai-je ? Tu sais qu’on s’est battu une partie de la nuit ? À une heure du matin
la
fusillade était on ne peut pas plus vive. Il me semble même avoir entendu les cloches
et Suzanne aussi. Je suis épuisée d’insomnie
et d’inquiétude. Quoique tu sois très populaire et justement admiré et adoré de tous,
je crains d’affreux hasards et je me tourmente sans pouvoir m’en empêcher. Les rues
sont pleines de barricades, la fusillade et le canon s’entrecroisent, les hommes sont
entraînés de vive force pour faire les barricades et pour les défendre. Ainsi le
menuisier, le serrurier et le boucher de la maison ont été emmenés malgré eux et
malgré leurs familles. M. [Bertoni ?] dit qu’on ne veut entendre à
aucun accommodement, et qu’on proclame la république à tous les carrefours notamment
dans le quartier Montorgueil et des Halles1. Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai dans tous ces on-dit mais ce qui n’est que trop certain c’est le tocsin
sonnant à toutes les paroisses et les coups de fusils et de canons sans interruption.
Tout cela me navre l’âme et je ne sais plus ce que je fais.
La pensée que tu es
mêlé à cette déplorable affaire et qu’il faut que tu paies de ta présence dans cet
horrible tumulte me donne le vertige et il me semble que chaque détonation m’enlève
une partie de ma raison2 Mon Victor adoré, mon sublime bien-aimé, sois
prudent. Pense que la plus affreuse mort pour moi serait celle qui me viendrait à
travers toi. Mon Victor, sois prudent, pense à moi, et ne fais aucune témérité. Je
baise tes pieds.
Juliette
1 Juliette habite alors non loin de chez Victor Hugo dans le quartier de la Place Royale (actuelle Place des Vosges), près de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine, qui ne va pas tarder, lui aussi, à s’embraser.
2 Juliette Drouet, d’abord très hostile à la Révolution, et effrayée par le « spectre rouge », se laissera finalement gagner aux idées républicaines..
« 24 février 1848 » [source : Collection particulière ], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12506, page consultée le 24 janvier 2026.
24 février [1848], jeudi, midi ½
On vient de dire que la garde nationale était maîtresse de tous les postes et que tout était fini. Cependant les cloches qui avaient cessé de tinter recommencent depuis quelques minutes et une nouvelle agitation semble reprendre dans les environs. Dieu veuille que ce ne soit rien. Peut-être n’y aura-t-il pas de séance aujourd’hui. Il me paraît impossible qu’au milieu de tout ce bouleversement on songe à se rassembler à la Chambre. Du reste je sais bien que tu ne peux pas reculer devant aucun de tes devoirs. Je ne le sais que trop et mon inquiétude n’en est que plus vivement accrue. Dans ce moment la fusillade recommence, ainsi tout n’est pas fini, comme viennent de le dire plusieurs gardes nationaux. Je viens de la [cuisine ?]. Les cris de « Vive la ligne, vive la garde nationale » retentissent. Tout le monde est aux fenêtres. Tout recommence comme avant. Des jeunes gens de l’École Polytechnique passent avec des jeunes gens armés. Le peuple crie « Vive l’École Polytechnique », les soldats désarmés passent avec [trou dans le papier] groupes armés jusqu’aux dents qui les tiennent sous le bras. Dans ce moment-ci un rassemblement de ces gens se formea devant la porte cochère. Un homme blessé à la tête passe. Je suis allée tout à l’heure jusqu’à la porte, ne pouvant plus tenir en place. Je me suis informée à la portière qui avait écrit sur la porte cochère à la craie et en grandes lettres ce mot : DONNEZ. Elle m’a répondu que c’était des [gens ?] qui venaient [chercher des ?] armes qui avaient écrit cela dans la nuit. Ô mon Dieu, le bruit recommence plus fort que jamais, mon Dieu pourvu qu’il ne t’arrive rien, mon Dieu que je souffre loin de toi. C’est inexprimable.
Juliette
a « forment ».
« 24 février 1848 » [source : Leeds, BC MS 19c, Drouet/1848/06], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12506, page consultée le 24 janvier 2026.
24 février [1848], après-midi, 4 h. ½
Je me tords dans mon impuissance, mon pauvre adoré, et je suis prête à blasphémer Dieu de m’avoir mis au cœur un si grand amour inutile. Depuis que tu m’as quittée je suis en proie aux plus atroces inquiétudes. Ce matin vers…. je ne me souviens plus de l’heure, on disait la place Royale envahie et le feu à la mairie. J’y suis allée pour mettre mon dévouement, ma force et mon courage au service de ta famille bien-aimée. Heureusement, il n’en était rien, la tentative avait échouéa, mais je n’ai pas pu parvenir jusqu’à ta maison que je voyais de loin. Force m’a été de revenir, mais mon angoisse n’avait pas plutôt disparub de ce côté-là que l’inquiétude de ton sort m’a reprise de plus belle. J’ai essayé à deux reprises différentes d’aller du côté de l’assemblée, mais cela m’a été impossible. Je suis revenue la mort dans l’âme. Depuis ce temps je suis comme une insensée, chaque coupc de fusild qui se tiree, et Dieu sait si on en tiref dans ce même moment, on dirait que la terre va s’entrouvrir. Chaque explosion me fait sauter le cœur. Du reste, aucune nouvelle de l’assemblée, rien qui puisse me tranquilliser un peu. Il faut que je tourne dans mon inquiétude comme un écureuil dans sa cage. Mon pauvre adoré, si loin de toi, je t’envoie ma vie et je l’offre au bon Dieu en échange de la tienne. Mais qui donc viendra me rassurer ? Quand te verrai-je ? Ô mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous. Mon Victor, je t’envoie mon âme pour te garder, pour te protéger. Je te bénis, je t’adore.
Juliette
a « échouée ».
b « disparue ».
c « coups ».
d « fusils ».
e « tirent ».
f « tirent ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
