« 11 janvier 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 5-6 ], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1873, page consultée le 06 août 2026.
11 janvier [1847], lundi soir, 7 h. ¾
Je t’ai vu tout à l’heure, mon adoré, j’espère te voir ce soir, ce qui fait que j’ai
le cœur à l’aise entre mon bonheur déjà passé et mon bonheur à venir. Tu ne sais pas
combien la soirée d’hier m’a paru longue et combien ma nuit a été troublée par le
regret de ne t’avoir pas vu. Je suis sûre que l’intensité de mon mal de tête vient
de là. Du reste je
vais mieux ce soir et je suis sûre encore que tu achèveras tantôt ma guérison. Tu
mettrais le comble à ma joie si tu pouvais me lire un peu de Jean Tréjean ce
soir. Cependant je n’insisterai pas parce que je sens que tu es épuisé de fatigue.
Avant mon plaisir, ta santé qui est ma vie.
Je suis sortie ce soir sans t’en avoir demandé la
permission parce que je savais bien que tu ne me l’aurais pas refusée, et étant sûre
d’avance que tu ne me gronderais pas quand tu saurais pourquoi. Voilà : depuis que
j’ai cette
coquille de M. Vilain, j’ai cru remarquer qu’Eugénie et lui semblaient tristes du peu d’empressement
apparent que je mettais à la faire monter. Tous les jours je me proposais de te demander
la permission d’aller jusque chez Faucheur1 et tous les jours
j’oubliais. Ce soir encore, mais le dîner n’étant pas prêt j’ai pris sur moi d’y aller.
Je suis restée en tout vingt-cinq minutes et j’ai conclu pour la monture
à 15 f2. Tu vois, mon cher adoré, que j’ai raison
de ne pas craindre que tu me grondes pour cet acte d’indépendance. Mais comme je pourrais oublier peut-être de te le dire je m’empresse de te le faire
savoir
tout de suite pendant que j’y pense et que je tiens la plume. Je ne voudrais pas dans
aucun cas que tu puissesa me soupçonner de te
cacher quoi que ce soit, encore moins quand il s’agit du triste et pieux souvenir
de ma pauvre fille.
Mon Victor adoré, mon plus qu’aimé, mon âme, je t’aime sans le moindre trouble
et sans la moindre lie de ce qui fut ma première vie. Je t’aime saintement, comme
tu dois être aimé enfin. Je me tiens en adoration devant toi comme les anges devant
le bon Dieu. Je
baise tes chers petits pieds endoloris par le froid, je les réchauffe sur mon cœur.
Je te souris, je te bénis et je t’aime de toutes mes forces.
Juliette
1 L’Almanach du commerce de Paris, des départements de l’Empire français et des principales villes du monde fait mention, quelques années auparavant, d’un Faucheur bijoutier.
2 Victor Vilain a réalisé des bustes et des médaillons de Claire Pradier, morte le 21 juin 1846. La coquille dont il est question est, en sculpture, un petit ornement taillé sur le contour d’un quart de rond.
a « puisse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
