« 13 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 35-36], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12223, page consultée le 23 janvier 2026.
13 octobre [1845], lundi matin, 8 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon adoré petit homme, je t’aime. Je ne
t’ai pas écrit hier au soir parce que j’étais fatiguée et parce que j’ai
eu une explication avec ma fille qui m’a beaucoup fâchée et qui s’est
prolongée assez tard. Je te dirai ce que c’est quand je te verrai. Je
pense qu’il faudra que j’aille voir Mme Marre aujourd’hui
même.
Cher bien-aimé, j’ai eu bien des regrets de te quitter hier
avant de t’avoir laissé à ta porte. C’est un sacrifice que j’ai fait à
l’estomac de toutes ces péronnelles mais qui m’a beaucoup coûté. Je ne
peux pas souffrir la perte d’une seconde que je pourrais passer avec toi
quand tu peux me la donner. Aussi mon premier mouvement hier a-t-il été
une vive contrariété en prévoyant que je ne pourrais pas profiter de
tout le temps que tu pouvais me donner. Enfin j’en ai pris tout ce que
je pouvais prendre sans être trop féroce envers ce peuple de petites
filles qui m’attendait à la maison. Je n’aurais pas été trop mécontente
de ma soirée néanmoins, si je n’avais pas été très tourmentée et très
fâchée contre ma fille. Il est dit que je ne pourrai jamais avoir un
jour entier de bonheur et de tranquillité. Je crois cependant que
jusqu’à présenta il n’y a que légèreté et absence de réserve et
d’obéissance de la part de cette péronnelle, mais c’est encore beaucoup trop,
malheureusement.
Je ne t’ai pas encore rendu compte de notre retour
à la maison, mon adoré, parce que j’ai tant d’ennuisb d’ailleurs que
cela me trouble la cervelle. Voici ce qui est arrivé : il n’y avait de
place pour nous que dans la cinquième voiture,
ce que voyant j’ai pris le parti d’aller à pied jusqu’à ce que nous
rencontrions une voiture, ce qui n’a eu lieu qu’après avoir passé
Saint-Philippe du Roule. Dans une rue à droite, il y a une place de
voiture et sur la place, il y avait un seul cabriolet Milordc1 dont nous nous sommes
emparéesd. Nous sommes arrivées à 7 h. précises à la maison.
J’ai pris le temps seulement de me déshabiller et nous nous sommes mises
à table. Ce n’est que dans la soirée que ma fille, en parlant, a dit un
mot dont j’ai demandé l’explication quand nous avons été tout à fait
seules. Puis je me suis couchée, mon Victor adoré, avec la conviction
plus que jamais que ma joie, mon bonheur, mon espoir et ma vie étaient
en toi.
Juliette
1 Un cabriolet Milord est une « espèce de cabriolet à quatre roues » (Larousse).
a « jusqu’à présence ».
b « tant d’ennui ».
c « Mylord ».
d « nous nous sommes emparé ».
« 13 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 37-38], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12223, page consultée le 23 janvier 2026.
13 octobre [1845], lundi, midi
Je ne suis pas plus chanceuse dans les petites que dans les grandes
choses, mon Victor bien aimé, car voici qu’après avoir tout apprêté pour
les tapissiers, on m’envoiea dire qu’ils ne pourront venir que demain ou très
tard aujourd’hui. Je suis furieuse contre cette nouvelle contrariété qui
s’ajoute à beaucoup d’autres. Vraiment, le guignon me poursuit avec un
acharnementb
rare. J’en rirais si je pouvais rire, mais dans ce moment-ci j’ai plutôt
envie de pleurer. Ma fille est partie ce matin à l’heure accoutumée. Je
lui ai dit en la quittant que j’irais voir Mme Marre tantôt.
Cependant je n’irai pas avant que tu ne sois venu et que tu ne sois
informé du motif de ma visite. En toute chose, je veux prendre conseil
de toi, tu es ma lumière, mon soleil, ma joie, mon appui, mon bonheur et
ma vie. Sans toi je ne voudrais pas me donner la peine de vivre. Je te
supplie, mon Victor, de ne pas acheter de presse à copier. Je t’assure
que ce n’est pas une fatigue pour mes yeux et que ce sera, après ton
absence, la plus grande privation que tu puissesc me faire. Ne m’ôte
pas le bonheur de lire et de caresser des yeux et du cœur les admirables
choses que tu écris. Tu ne sais pas quel plaisir c’est pour moi que de
voir ton écriture. Seulement si je ne vais pas assez vite jusqu’à
présent, dis-le-moi. Il y a une foule de petites occupations intérieures
que je peux supprimer ou ajourner, mais je t’en prie, mon Victor chéri,
n’achète pas cette presse à copier.
J’espère que tu viendras dîner
ce soir. Je viens d’envoyer au marché pour toi, pourvu que cette
précaution n’aille pas me porter malheur ? Le temps est bien beau
aujourd’hui et j’ai grand peur qu’il ne te retienne à la campagne1 jusqu’à demain. Je ne pourrai chasser ce
souci de mon esprit que lorsque je t’aurai vu et embrasséd et que je saurai que
tu viendras dîner ce soir. D’ici là, je vais être la plus contrariée, la
plus énervée et la plus agacée des femmes. Mon Victor, je t’aime. Que je
te voie, je suis heureuse et gaie, que tu t’absentes{« tu t’absente »},
je suis malheureuse et triste. Il n’y a pas pour moi de sentiment
intermédiaire, c’est pour cela que je t’adore.
Juliette
1 Victor Hugo va régulièrement rendre visite à sa famille qui séjourne à Saint-James du 12 septembre jusqu’au 21 octobre 1845.
a « ont m’envoit ».
b « anacharnement ».
c « tu puisse ».
d « embrasser ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
