« 9 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 27-28], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12220, page consultée le 25 janvier 2026.
9 octobre [1845], jeudi soir, 6 h. ¾
Il y a juste vingt-quatre heures entre le gribouillis d’hier et celui de
ce soir, mon adoré. Je suis dans la même position dans laquelle j’étais
hier, seulement avec un peu moins de chance et un peu moins de
probabilitéa
de te voir ce soir que j’en avais hier, malgré le désir que j’en ai. Si
le bon Dieu était juste, il t’enverrait à moi ce soir comme il t’a
envoyé hier. Il doublerait le bonheur de la nuit passée par le bonheur
de la nuit prochaine. Mais il ne fera pas ce miracle et je passerai la
soirée et la nuit toute seule à te regretter et à te désirer. Si je
pouvais espérer que tu en fais autant de ton côté, il me semble que je
serais moins seule et moins triste. Mais cela n’est pas probable. Le
bonheur d’être en famille doit te faire oublier la pauvre femme qui
t’adore à deux genoux dans son petit coin. Cher, bien cher petit Toto,
je suis à toi de corps, de pensée, de cœur et d’âme. Si tu pouvais voir
à quel point c’est vrai, tu serais le plus heureux et le plus fier de
tous les hommes de l’amour sans tâche et sans partage que je mets à tes
pieds. Pense à moi, mon bien-aimé, et sois le moins longtemps possible
absent si tu ne veux pas que je sois bien triste et bien
malheureuse.
Je ne suis pas contente de moi, mon Victor parce que
je n’ai pas pu trouver dans mes zaillons de quoi te faire une
cravateb
noire. Le capuchon de mon mantelet est beaucoup trop petit. Je suis une
bête, je devrais avoir toujours de quoi faire une cravatec quand tu en as
besoin, sans parler du COROMANDEL1 que je devrais
avoir à discrétion et surtout à INDISCRÉTION. Je me fais de sanglants et
de justes reproches de ma misère et je te trouve mille fois trop bon de
me la pardonner. Cher petit homme chéri, tu ne sais pas à quel point tu
aurais raison de me haïr d’être si pauvre de tout. Pour ma part, je sais
que je m’en veux à la mort et que je ne me le pardonnerai jamais. En
attendant, il faut toujours m’aimer dans le cas où, par impossible, je
viendrais à me corriger de ce vilain défaut.
Soir, Toto, soir, mon petit o, je vous aime. De ce côté-là, je suis plus riche que tous les
riches ensemble et je pourrais prêter de l’amour à tous les habitants de
la terre et du ciel sans en être appauvrie. On ne peut pas tout avoir,
aussi n’ai-je que cela.
Tâche de revenir assez tôt pour déjeuner
avec moi demain, mon Victor, je serai si contente si tu viens que tu
devrais faire tous les efforts pour me donner cette joie. D’ici là, je
vais bien ne penser qu’à toi et t’aimer de toutes mes forces pour te
faire venir plus vite.
Juliette
1 Dans sa lettre du samedi 4 octobre au matin, Juliette évoque une commode en laque de Coromandel (laques originaires de Chine exportés en Europe durant la seconde moitié du XVIIe et au XVIIIe siècles, et alors très en vogue). Apparemment, Juliette et Victor s’en disputent la possession. Victor Hugo apprécie particulièrement ces meubles.
a « de probalité ».
b « une cravatte ».
c « une cravatte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
