20 septembre 1845

« 20 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 302-303], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12203, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto aimé, bonjour, mon Toto bien bien aimé, bonjour, je t’aime, comment vas-tu ? Moi j’ai passé une mauvaise nuit compliquée d’une mauvaise digestion et de rêves atroces. Je me suis réveillée plusieurs fois en sanglotanta. Chaque fois que je rêve de toi, ce qui m’arrive presque toutes les nuits, je fais des rêves affreux. Cette fois encore, je n’y ai pas manqué. J’espère que ces hideux songes sont le contraire de la vérité, car sans cela j’en serais au désespoir et je te tuerais sans pitié. N’est-ce pas que tousb ces vilains rêves mentent ? N’est-ce pas que tu m’aimes et que tu m’es bien fidèle ? N’est-ce pas, mon adoré, que je suis ta pauvre Juju sans laquelle tu ne pourrais pas vivre ? Il fait un temps ravissant, est-ce que tu ne viendras pas un peu tantôt me voir ? D’un autre côté, si de marcher et d’aller trop souvent en voiture te fait mal, ne viens pas. Je saurai me résigner en pensant que c’est pour ton bien et que tu me rendras toutes ces privationsc par deux bonnes journées bien entières de bonheur. Mon Victor chéri, mon adoré, je t’aime, tu es mon ravissant petit Toto doux, gai, espiègle, charmant et adorable. Je t’ai fait ton houblon hier. Pour qu’il se conserve frais, je ne l’ai pas bouché et je le tiens dans de l’eau de pompe. S’il ne peut pas te servir, malgré toutes ces précautions, je t’en ferai d’autre. Mais je serai bien heureuse si tu peux venir tantôt. En attendant, je pense à toi, je t’aime et je te désire de toutes mes forces. Je te baise des millions de fois sur ta jolie petite bouche rose.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « en sanglottant ».

b « tout ».

c « toutes ces privation ».


« 20 septembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 304-305], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12203, page consultée le 24 janvier 2026.

Encore une journée de tirée, mon Victor adoré, Dieu sait que cela n’a pas été sans peine. Reste encore celle de demain qui ne sera pas la moins rude et la moins longue, après quoi j’ose espérer que je rentrerai en ta possession. Cher petit homme chéri, penses-tua un peu à moi ? Me désires-tu un peu ? M’aimes-tu de tout ton cœur ? Ô oui, n’est-ce pas ? Aujourd’hui je suis allée avec ma fille et Suzanne voir les trois églises : Saint-Vincent, Notre-Dame-de-Lorette et la Madeleine. Dans chacune d’elles, j’ai fait une prière pour toi et pour tous ceux que tu aimes, et puis j’ai demandé au bon Dieu qu’il me fasse mourir le jour où tu cesseras de m’aimer. J’ai bien fait, n’est-ce pas mon Toto ? Et puis nous sommes revenues par la rue Saint-Honoré, Mlle Féau et les quais. J’avais tellement mal au pied que je croyais que je ne pourrais pas arriver jusqu’à la maison. Enfin j’y suis venue, Dieu merci. Dans ce moment-là, je crois que si j’avais eu de la créosoteb1 sous la main, je m’en serais mise malgré ta défense, car j’étais à peu près enragée. Heureusement que je n’en avais pas. Du reste, les trois histoires que nous sommes allées voir ne valent pas la peine que je me suis donnée. Il est impossible de rien voir de plus faux et de plus carton-pâte que ces trois croûtes d’églises. J’en excepte les deux petites figurines des bénitiers de la Madeleine par Antonin Moine. Après cela, je suis très capable de me tromper, cela m’est égal. Ce dont je suis sûre de ne pas me tromper, c’est le désir et le besoin que j’ai de te voir et de te baiser de toutes mes forces.

Juliette


Notes

1 La créosote est une substance liquide, incolore, caustique que l’on extrait par distillation des goudrons. En médecine, elle est généralement utilisée contre la rage de dents (Larousse).

Notes manuscriptologiques

a « pense-tu » ?

b « créosotte ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.