« 19 décembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 167-168], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6132, page consultée le 24 janvier 2026.
19 décembre [1844], jeudi matin, 10 h. ¾
Bonjour mon petit bien-aimé, bonjour mon cher adoré Victor bonjour comment vas-tu ?
Je t’aime. Je te ferai crédit mon Toto chéri. Je tâcherai de
ne pas te tourmenter. Hélas ! Voilà déjà bien des fois que je te fais la même promesse
sans la tenir. Je m’y applique pourtant bien et je n’y parviens pas. Cette fois-ci
je
redoublerai d’efforts et j’espère en venir à bout. Tu es si bon, si doux, si tendre
et
si charmant que c’est conscience vraiment de te tourmenter. Je m’en veux
horriblement après comme si cela avançait à grand-chose.
Mais cette fois ma résolution est bien prise, mon cher amour ; quel quea soit l’état de ma tête et de mon cœur
je ne veux pas que tu en souffres. Je ne veux pas te donner ta
part de tristesse. Je veux prendre ma part entière de ton sourire, de tes
baisers et de ton amour mais je ne veux sous aucun prétexte te faire de vilains
cadeaux. Reste donc sans inquiétude auprès de ton beau-père1. Pense à moi pour m’aimer seulement. Je te promets d’avoir de la raison
et du courage.
As-tu retrouvéb ta bourse, mon bien-aimé ? Ce serait fort ennuyeuxc si tu l’avais perdue tout à fait.
Bien plus pour tes petites clefs qu’il faudrait faire refaire que pour l’argent. Tu
es
dans une veine de perte fort ennuyeused. Pour ma part je regrette bien vivement ta canne à pomme
d’argent. Elle avait fait presque tous nos voyages, c’était un monument pour nous.
Je
suis bien bien fâchée que tu l’aies perdue. Cependant, puisqu’il faut toujours payer
son impôt au mauvais sort, j’aime encore mieux que ce soit la canne et la bourse qui
aient payé que la plus petite partie de toi. Rien ne vaut une parcelle de l’ongle
de
ton petit doigt, voilà mon opinion.
Cher bien-aimé adoré, j’aurai du courage. De
ton côté, tâche de venir le plus que tu pourras pour que ma résolution soit moins
difficile à tenir. En attendant je t’aime, je t’aime, je t’aime. Je baise toute ton
adorable petite personne de la tête aux pieds.
Juliette
1 Depuis plusieurs jours, Victor Hugo reste au chevet de son beau-père malade.
a « quelque ».
b « retrouver ».
c « ennuieux ».
d « ennuieuse ».
« 19 décembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 169-170], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6132, page consultée le 24 janvier 2026.
19 décembre [1844], jeudi soir, 6 h.
Je sais que je ne te verrai pas, mon Toto adoré, au moins avant cette nuit. Cependant
je suis courageuse. C’est que je repasse dans mon cœur toutes les assurances d’amour
et de fidélité que tu m’as dites. C’est que je me souviens de ton doux sourire, de
ton
beau regard si sincère et si loyal, de tes baisers si tendres et si charmants aussi.
Je suis pleine de confiance et partant pleine de courage et de résignation. Je t’aime,
je t’espère et je t’attends. J’ai reçu une petite bourriche de Brest contenant deux
bécasses et deux petites sarcelles plus un prétendu éventail chinois pour Claire que je crois de fabrique galérienne. Cet
envoi était escorté de griffouillis de tous les bas-bretons grands et petits. Ces
pauvres gens se sont bien hâtés de m’envoyer mes Étrennes.
Ils ont suivi ton exemple sans le savoir. Tu penses bien que je ne veux pas manger
ces
quatre oiseaux à moi toute seule. Et même je serai très heureuse de te les donner
tous. Cela te fera un petit plat de rot pour dimanche. Si tu viens ce soir tu les
emporterasa. Du reste, le port
de la bourriche combiné avec 18 F. 14 s. d’huile à manger font que je n’ai plus
d’argent du tout, pas même celui du parapluie1. J’en excepte la pièce trouée2. Je ne sais pas quel est le gnome, le sylphe ou le
diablotin qui me soutire ma monnaie mais à peine est-elle entre mes mains qu’il n’y
en
a plus. J’oubliais de te dire dans cette dépense une provision de vinaigre de Bussy
dont je n’avais plus une goutte chez moi depuis huit jours. Demain il faudra du liquide. Ia, ia Monsire, Matame il est son sarme3 à Manzelle Chi Chi.
Douchour Tébenser l’ARCHENT.
Baisez-moi et faites vos affaires vous-même, j’y
gagnerai encore davantage. Cher petit bien-aimé je t’aime, je t’adore. JE RIS.
Juliette
1 Somme d’argent régulièrement épargnée et tout aussi régulièrement dépensée qui doit servir à l’achat d’un parapluie pour les étrennes du premier janvier 1844 de sa fille Claire.
2 Juliette conserve précieusement cette pièce qu’elle a baptisée le talisman bien qu’elle doute fort de ses vertus.
3 Imitation de l’accent allemand pour « oui oui monsieur madame, il est son charme ».
a « emportera ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
