3 décembre 1843

« 3 décembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 121-122], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11495, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon cher petit homme, bonjour toi, bonjour vous, comment vas-tu ce matin ? M’aimes-tu ? Je t’aime moi tout plein mon cœur, tout plein mon âme, tout plein la terre et tout plein le ciel. Tu ne viens toujours pas, méchant, ce qui ne t’empêche pas de me promettre toutes les nuits que tu viendras tous les matins : je vais revenir. Voime, voime, crois ça ma pauvre Juju et bois de l’eau et tu auras des bonnes coliques.
Qu’est-ce que font les gamins ce matin ? Ont-ils bien faita la nique au réveil matin ? Sont-ils bien diables et bien enragés ? Quel dommage que je ne sois pas là pour les encourager de la voix et du geste. Ces chers petits bandits, je les adore. Clairette lit sa messe dans un coin. Je n’ai pas voulu l’envoyer à l’église ce matin à cause du froid que le médecin a bien recommandé de la préserver. D’ailleurs elle y a été dimanche passé et elle ira dimanche prochain. Elle écrira aujourd’hui à son père et demain matin de très bonne heure Lanvin la conduira à la pension.
À propos de Lanvin, il faut que je me dépêche beaucoup car c’est aujourd’hui à une heure qu’il vient me donner ma fameuse leçon. Les jours sont courts et je n’aurai que le temps bien juste de voir de quoi il est question. Je continue de craindre de ne pas réussir. Enfin, au petit bonheur, ce n’est toujours pas la bonne volonté qui me manquera.
Jour Toto, jour mon cher petit o, je vous défends d’être triste vous ou je vous fiche des coups. Je vous défends d’être malade ou je vous mets du sparadrapb sur le nez. Baisez-moi tout de suite en chair et en os. Dépêchez-vous parce que je suis très pressée, vous le savez bien. Dépêchez-vous, dépêchez-vous vite.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « fais ».

b « sparadraph ».


« 3 décembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 123-124], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11495, page consultée le 24 janvier 2026.

Me voilà enfin seule, car ma péronnelle1 ne compte pas. Je me dépêche à t’écrire, mon Toto, il me semble que j’espère mieux depuis que je peux grognonner à mon aise avec toi.
Me voilà donc un peu au fait de votre machine de reliage, merci ça n’est pas malheureux. Mais je veux encore faire mieux que ça pour vous. Aussi Lanvin a-t-il encore d’autres ficelles à me montrer, d’autres perfectionnements à m’enseigner. Jusqu’à présent, je trouve la chose fadasse et mal torchée. Tout cela, du reste, m’a donné un mal de tête horrible et je me suis vue cent fois sur le point de renoncer à la leçon. Ces braves gens, Joséphine et Lanvin sont plus qu’à moitié morts et il leur faut un feu d’enfer pour les réchauffer, ce qui m’a donné une migraine dont je ne suis pas encore quitte à l’heure qu’il est.
Vraiment, mon Toto chéri, j’ai bien gagné ma journée quoique je n’aie pas fait grand chose. Vous me devez bien deux fois quarante-six sous sans les quarante-six sous D’ANCIEN2 Il faudra pourtant que nous vendions cette besace ensemble. Je ne veux pas être flouée, je vous en préviens. Avec ça que je ne suis déjà pas si contente de vous. J’avais très envie de jeter tous les gribouillis au feu ce matin. Une autre fois je n’y manquerai pas. Vous en serez très content dans le fin fond de votre affreuse barbe. Mais enfin je le ferai pour ma propre DIGNITÉ. Voime, voime, je m’en fiche pas mal. Mais ce dont je ne me fiche pas, c’est que vous ne m’aimez presque plus. Prenez garde à mon grand couteau.

Juliette


Notes

1 Claire Pradier, sa fille.

2 Juliette utilise d’habitude l’expression «  quarante-huit sous d’ancien » .

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.