6 octobre 1843

« 6 octobre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 175-176], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10758, page consultée le 26 janvier 2026.

C’est pas pour moi ce dessin-là, c’est pas pour moi de beau MACHIN à médailles, c’est pas pour moi rien du tout. Voilà ce qui est pour moi. Taisez-vous vilain, vous devriez rougir jusque dans la moëlle, du moins si vous aviez l’ombre du cœur. Aussi prenez garde que je vous en fasse des dessins moi. Prenez garde que je vous donne jamais de quoi que j’aurai. Oui, oui, prenez garde de la perdre et vous n’irez pas de travers. Je me ferais plutôt membresse de l’intempérance INGUIBUS ET ROSTRO1. Je ferais plutôt des tas de choses plus énormes les unes que les autres que de vous donnera quoi queb ce soit, que de vous faire le plus petit plaisir. Je ne suis pas généreuse moi. Je ressemble à bien d’autres. Taisez-vous vilain monstre. Taisez-vous, je ne vous écoute pas. Vous voilà parti sans me dire où vous allez ni quand vous reviendrez. J’ai bien peur que vous ne me disiez la vérité sur la messe du Saint Esprit, sur les enfants, etc. etc. Vous êtes capable de tout et j’ai la plus grande défiance en vous. Vous savez, ça ne se donne pas. Je me défie de vous avec la plus grande confiance. Ce n’est pas ma faute, on ne se fait pas soi-même.
En attendant, demain je ferai mettre une vitre et un carton au cadre de mon pauvre père2 et je collerai moi-même vos dessins dessus. Je mettrai la cour des miracles à la place du roi Joseph. Je me servirai moi-même pour ne pas attendre indéfiniment une complaisance qui ne viendra jamais. Il y a longtemps que j’aurais dû prendre ce parti. Enfin, il vaut mieux tard que jamais, dit le proverbe chinois de Chiang-li. Désormais ce sera ma maxime plus neuve et plus consolante que celle de l’Odéon3.
Tâchez de ne pas couronner vos crimes en venant trop tard ce soir. Je ne vous le pardonnerais pas, soyez en sûr comme du vinaigre. En attendant, prenez garde à ce que vous ferez, à ce que vous direz, à ce que vous regarderez, à ce que vous penserez car je le saurai et je vous traiterai selon vos mérites et selon votre conduite. Baisez-moi scélérat.

Juliette


Notes

1 Inguibus et rostro (latin) : Bec et ongles.

2 Elle appelle « père » son oncle Drouet.

3 Jeu de mots avec le nom de l’actrice Mlle Maxime avec qui Hugo avait eu maille à partir pendant les répétitions des Burgraves.

Notes manuscriptologiques

a « donnez ».

b « quoique ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.