« 14 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 219-220], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11533, page consultée le 26 janvier 2026.
14 novembre [1842], lundi matin, 11 h.
Bonjour mon cher adoré. Bonjour mon amour, comment vas-tu, mon bien-aimé, et pourquoi n’es-tu pas venu ce matin comme tu me l’avais promis ? J’ai dû te dire que j’attendais les tapissiers parce que cela est et que tu aurais pu en être contrarié, n’en étant pas prévenu, mais je t’ai ajouté que ça n’était pas sûr et que dans tous les cas cela ne nous obligerait qu’à nous lever un peu plus tôt, chose que tu avais déjà acceptée dans l’intérêt de ta perruque. Voici qu’on vient m’apporter la glace de la part de mon père avec un mot de Mme Godefroya pour me dire combien il fallait donner au commissionnaire et pour me demander de tâcher qu’elle obtienne de passer les nuits auprès de mon père. Comme elle doit venir ce soir avec Mme Lanvin je lui demanderai à qui il faut s’adresser pour ça et ce qu’il y a à faire, dans l’espoir que tu voudras bien nous aider s’il y a moyen à obtenir cette immense faveur. Je sens que je t’obsède et il faut que je me regarde comme bien redevable et bien obligée à mon pauvre père pour te forcer à m’aider à m’acquitter une partie envers lui. Enfin, mon pauvre bien-aimé, je compte sur toi encore en cette occasion. Je pense qu’il a fait un temps bien hideux cette nuit et que c’est peut-être ça qui a été la cause que tu n’es pas venu ? Pour comble de TERREUR j’avais oublié de prendre ma veilleuse, ce qui ne m’arrive jamais et je ne m’en suis aperçue qu’après avoir éteint ma lampe, mais je n’ai pas eu le COURAGE de l’aller chercher, de sorte qu’une bonne partie de la nuit s’est passée à écouter le vent et à tâcher de me faire grand peur des voleurs ! J’y ai un peu réussi. Je me moque de moi quand il fait jour mais la nuit, j’ai très peur, voilà le fait. Si vous étiez venu, cela n’aurait pas eu lieu. Voilà, c’est votre faute tout ça. Baisez-moi, monstre d’homme.
Juliette
a « Godefrois ».
« 14 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 221-222], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11533, page consultée le 26 janvier 2026.
14 novembre [1842], lundi matin, 11 h.
Je n’ai pas oublié que je vous dois une lettre d’hier, mon cher petit créancier, et
je m’empresse de vous la payer parce que je suis pauvre d’esprit mais honnête de cœur.
Je ne sais pas ce que tu avais hier, mon bien-aimé, outre ton mal de gorge, mais tu
étais fort triste et fort maussade, voilà ce qui est bien trop sûr. En revanche, la
Cocotte continue à vouloir me dévorer.
Voilà la compensation : rebutée et martyrisée par un homme d’esprit, dévorée et
machicotée par une petite bête. On n’est pas plus heureuse que mamzelle Chichi. Ia, ia,
monsire, matame, il faut le tire fite1.
Je n’ose plus te
rien demander à présent que te voici dans ton long de feu de lecture et de
distribution2. Cependant, mon cher
bien-aimé, il faudra bien que tu prennes sur toi ou de me laisser aller voir mon père
seule ou de m’y mener au moins deux fois par semaine3. Il est impossible que cela
se passe autrement pour moi et pour toi. Tu ne peux pas exiger de moi que je manque
au
plus juste et au plus sacré de tous les devoirs : celui de ne pas assister par ma
présence jusqu’à son dernier moment, un pauvre vieillard qui a toujours été la bonté
même pour moi et qui m’a servi de père quand j’allais être portée à l’hôpital4 ? Ce serait plus
que de la dureté de cœur, ce serait un crime qui nous porterait malheur, j’en ai la
conviction. Et puis, mon cher ange, autant je te demande peu à me faire sortir, autant
j’ai peu besoin de plaisirs extérieurs, autant j’ai le droit de te demander de me
laisser faire ce que ma conscience me dit de faire en cette triste circonstance. Je
compte sur toi, mon adoré, et je t’aime.
Juliette
1 Juliette écrit avec l’accent allemand : « il faut le dire vite ».
2 Victor Hugo a achevé l’écriture des Burgraves le 19 octobre et il doit à présent la présenter aux théâtres et assurer la distribution des rôles. Il en fera la lecture au Comité de Lecture du Théâtre-Français le 23 novembre 1842.
3 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est gravement malade et hospitalisé aux Invalides. Juliette, qui le chérit et l’appelle son père, a à cœur d’aller lui rendre visite régulièrement.
4 Ce témoignage plaide en faveur de l’hypothèse selon laquelle Juliette a été recueillie très jeune par son oncle et sa tante de Brest, et que le nom « Drouet », qui était le leur, lui a été donné parce qu’elle a été élevée par eux dès son plus jeune âge, après la mort de ses parents.
« 14 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 223-224], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11533, page consultée le 26 janvier 2026.
14 novembre [1842], lundi après-midi, 3 h. ½
Ainsi que je l’avais prévu, ces hideux tapissiers m’ont fait manquer ta visite et
ils
ne sont pas venus ! Je voudrais que le diable les rapatafiole1
pour leur apprendre à se mêler de mettre des obstacles contre nous, comme s’il n’y
en
avait déjà pas de trop sans eux.
J’ai payé2 le mois du coiffeur
et la penaillon, il me reste juste dix francs
pour les premiers Guérard ou Mignon qui se présenteront, mais je n’ai pas payé ma
blanchisseuse. Je viens d’envoyer Suzanne
porter les chiffons à Claire avec la poudre
à dents. J’attends ce soir Mme Lanvin et la vieille sorcière3 en question. Tout cela n’est que
pour tranquillisera mon père
car il est certain qu’excepté ce dont mon père dispose de son vivant, tout le reste
restera dans les griffes de cette vieille stryge4, qui après tout lui
prodigue les soins les plus assidus et les plus pénibles. Je suis fâchée que mon père
ait voulu me donner quoi que ce soit5 dans cette position où
il est vis à vis cette femme, parce qu’elle s’autorisera de cela plus tard, soit pour
me faire garder le silence, soit pour me faire partager les désagréments que lui
susciterait la véritable famille. Aussi regardai-je plutôt ces choses comme un dépôt chez moi que comme un don.
D’ailleurs, tu seras toujours là pour me conseiller et me guider, mais les choses
étant arrangées ainsi, j’aurais préféré que mon pauvre père ne songeâtb pas à moi, si ce n’est pour m’aimer et
prier pour moi le bon Dieu.
Je ne te vois pas, mon amour, je suppose que tu es
dans les traités jusqu’au cou et que tu n’as pas un moment pour penser à ta pauvre
Juju et pour la plaindre. Moi, pendant ce temps, je te désire, je t’attends et je
t’aime.
Juliette
1 Déformation de l’expression populaire et familière « que le bon Dieu te patafiole, que le diable te patafiole, c’est-à-dire te confonde/te maudisse » (Littré).
2 Juliette paye normalement ses créanciers autour du 10 de chaque mois.
3 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, s’est mis en ménage avec une dame Godefroy dès 1816, qui le soigne durant la fin de sa vie. Juliette s’est disputée avec elle.
4 Stryge : monstre mythologique à tête de femme et, par extension, sorcière.
5 Juliette a mentionné le 7 novembre que son oncle lui léguait un « petit don ».
a « tranquiliser ».
b « songea ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
