« 29 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 157-158], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8044, page consultée le 01 mai 2026.
29 novembre [1841], lundi, midi ½
Bonjour, monsieur Toto, comment vous portez-vous ? C’est à quoi se borne ma rédaction
aujourd’hui car, après l’intérêt que je porte à votre santé, le reste est censéa m’être tout à fait égal, étranger et
indifférent si j’en juge d’après votre conduite envers moi. Je vous dirai donc, pour
ne pas entrer dans les détails de votre VIE MURÉE, que j’ai donc donné audience à
ma
blanchisseuse, ce qui est cause que je vous écris si tard, et enfin que j’ai donné
la
liberté à Jacquot qui en use modérément à
cause de la grande contemplation des mouches à laquelleb il se livre avec une persévérance et un sérieux des plus
comiques1.
J’ai bien de
la peine à remplir mes pages blanches et je voudrais bien qu’un cousin quelconque
me
demande la plume, non pas jusqu’à QUATRE HEURES, mais jusqu’à la fin de cette
feuille2. Je ne sais vraiment pas de quoi couvrir ce papier
blanc, à moins d’y renverser l’encrier dessus, ce qui serait un moyen ingénieux de
mettre du noir sur du blanc sans se compromettre et avec la certitude de n’offenser
personne. Je pourrais bien encore vous demander des nouvelles de GIPON et de son
auguste famille, mais c’est déjà entrer dans les affections de la famille3. Enfin, je pense à tout
événement vous faire mon compliment sur votre réception à l’Académie française et
sur
la magnificence de votre habit de perroquet4, en ajoutant toutefois que votre RAMAGE ne ressemblait pas à votre
PLUMAGE5.
Maintenant permettez-moi, monsieur Toto, de me dire votre très humble, très soumise,
très obéissante et très embêtée servante.
Juju
1 Voir la lettre de la veille.
2 Référence à la chanson populaire Au clair de la lune ? Juliette l’a déjà reprise la 21 août 1841 : « Je t’en ficherai des chanteuses au clair de la lune, mon ami Toto, prête-moi ta plume pour écrire un mot : ‒ BLAGUEUR !!! »
3 Adèle Hugo possède un pigeon baptisé Gipon, sans doute par métathèse (Léopoldine Hugo, Correspondance, édition critique par Pierre Georgel, « Bibliothèque du XIXe siècle », Klincksieck, 1976, p. 285-286).
4 L’habit sur mesure porté par les membres de l’Institut de France lorsqu’ils sont en réunion solennelle est vert.
5 Juliette a déjà utilisé cette réplique de la fable Le Corbeau et le Renard dans le même contexte le 15 novembre.
a « sensé ».
b « auquel ».
« 29 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 159-160], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8044, page consultée le 01 mai 2026.
29 novembre [1841], lundi soir, 7 h. ½
Vous êtes bien heureux que votre cher petit sosie soit venu demander votre grâce car
j’étais joliment furieuse contre vous. Mais la présence de ce charmant petit buste
dans ma maison m’ôte toute ma colère et je n’ai plus que de la joie et de l’amour
dans
le cœur1. Vous êtes cependant
toujours plus beau que lui mais il n’y a que moi ou le bon Dieu qui pourrionsa faire votre cher petit portrait
parfaitement ressemblant et ravissant comme dans la nature. Mon Dieu, que je vous
aime, mon Victor, vous ne le saurez jamais assez, jamais autant que la vérité. Je
t’aime à faire mille folies comme la Chantefleurie avec sa
petite fille2. Ce que j’ai
d’ineffable, de violent et de doux dans le cœur pour toi est inexprimable dans la
langue humaine.
Pauvre enfant bien-aimé, tu travailles toujours sans te plaindre
et moi je grogne contre ton absence comme si c’était ta faute. Je suis bien méchante,
n’est-ce pas, mon Toto ? N’est-ce pas que l’amour rend bien
méchant3 ? Si je ne t’aimais pas ou si je t’aimais moins, ce qui est la
même chose pour moi, je serais bien gentille, bien patiente et bien douce. C’est à
toi
de voir ce que tu préfères, quant à moi je sais bien que je choisirais les coups et
l’amour, que l’indifférence et l’amabilité. Voilà mon opinion politique et littéraire.
Tâche, mon adoré, de compléter mon bonheur en venant bien vite auprès de moi. J’ai
beau baiser et embrasser l’autre Toto, il ne me le rend pas.
Juliette
1 Juliette a fait fondre par Ferdinand Barbedienne un buste de Hugo. Dans sa transcription d’une lettre de novembre 1841, Jean-Marc Hovasse émet l’hypothèse qu’« il s’agit très vraisemblablement d’un buste en bronze, lauré ou non, par David d’Angers, fondu par F. Barbedienne. Certains laurés sont datés de 1842, d’autres, sans laurier, sont sans date ».
2 Paquette la Chantefleurie, courtisane de Notre-Dame de Paris. Devenue Sœur Gudule, ou la vieille recluse du Trou-au-rats à laquelle Frollo livre Esméralda, elle reconnaît en elle sa fille Agnès, qu’elle aimait follement et gâtait beaucoup trop, et que les « Égyptiens » lui avaient enlevée à la naissance. Quand les sergents de ville traînent son enfant au gibet, elle meurt d’une chute en tentant de la défendre.
3 Réplique de Gilbert à Jane dans Marie Tudor (1833), journée I, scène III : « Pardon, Jane. N’est-ce pas, l’amour rend bien méchant ? »
a « pourrait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
