21 novembre 1841

« 21 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 131-132], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8036, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour grosse bête. Plutôt que de vouloir vous lever à midi, vous aimez mieux ne pas venir du tout. C’est vraiment bien délicat et je ne vous en fais pas mon compliment. Aussi, pour me venger j’ai mis votre belle camisole tricotée, ce qui me donne l’air d’une blanchisseuse retirée ou d’une marchande d’allumettes. Cela ne m’empêche pas d’avoir un affreux mal de tête et monsieur Jacquot de tremper son pain dans la sauce.
J’ai eu beau vous appeler hier au moment où vous fermiez la porte pour vous prier de me laisser reprendre mon mouchoir que j’avais laissé dans ma poche, vous n’avez pas entendu et je me suis trouvéea sans lumière et sans mouchoir dans mon cabinet de toilette. Alors, comme je n’avais plus d’ESPOIR, j’ai pris une serviette blanche pour me faire UN MOUCHOIR et voilà comment je m’en suis tirée. Je ne me tire pas aussi bien de mon mal de tête car je souffre à ne savoir que devenir. Si le mauvais temps empêche la mère Pierceau de venir tantôt1, je me recoucherai après avoir essayé de me peigner.
J’entrevois le volet de mon petit cabinet qui est fièrement gentil, cela devrait me guérir2. Ah bien non, j’ai beau faire et beau le regarder, je suis comme un pauvre rat empoisonné. Je donnerais deux sous de bien bon cœur pour être sûre qu’il ne viendra personneb et pour rester couchéec sans bouger. Je suis bien maussade, mon pauvre Toto, mais ce n’est pas ma faute car je t’aime de toute mon âme mais je suis si souffrante que je ne sais plus où me fourrer ni que devenir. Mes mains brûlent, enfin je suis écrabouillée par le mal de tête. Baise-moi, toi, et tâche de venir un peu vite, cela me guérira mieux que tout et me donnera de la joie et du bonheur.

Juliette


Notes

1 En général, le dimanche soir, quelques amies de Juliette Drouet viennent dîner chez elle. Il s’agit de Mme Triger, de Mme Guérard, de Mme Besancenot et de Mme Pierceau, beaucoup plus rarement de Mme Krafft.

2 Il s’agit d’une boîte à volets que Hugo lui a offerte la veille et qu’elle attendait depuis longtemps. Elle l’appelle « cabinet » car elle a lu dans Les Historiettes de Tallemant la description d’un objet ressemblant que Mme de Sévigné qualifiait ainsi.

Notes manuscriptologiques

a « trouvé ».

b « personne personne ».

c « coucher ».


« 21 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 133-134], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8036, page consultée le 24 janvier 2026.

Une heure à ma pendule, mon amour, chantier rue Basse en face la rue du Pas-de-la-Muleb. Deux heures un quart, mon amour, à ma pendule, et tu es venu pendant ce temps-là. La bonne ne sait pas me dire si tu as vu ce petit bout de ligne que je t’avais écrit en tête de cette feuille. Voici au reste mon itinéraire pour aller et revenir. Aller par la rue des Douze Portes et le boulevard jusqu’au chantier en face la rue du Pas-de-la-Mulec, revenue par la rue du Pas-de-la-Muled, la place Royale, la rue Saint-Louis, entréee chez un marchand de brosse pour acheter 3 éponges, 2 paillassons, 2 brosses en chiendent et un petit balai qu’on va m’apporter tout à l’heure. Voilà, mon petit homme, le chemin que j’ai fait et l’emploi de mon temps physiquementf. Moralement j’ai pensé à toi, je t’ai désiré et je t’ai aimé. J’ai vu en passant place Royale les fenêtres de ton salon toutes grandes ouvertes1. J’ai t-y bien fait, mon maître ? – Oui, grosse… Juju2. Mais ce qui m’inquiète, c’est de savoir si tu as vu sur le buvard le petit mot que je t’avais écrit. Du reste, mon adoré, tu n’as pas à te défier de moi. J’ai dans le cœur une sauvegarde plus sûre que toutes les pendules, tous les itinérairesg et toutes les précautions du monde : l’amour. Tu serais bien gentil de revenir à présent me baiser et me récompenser de ma peine. J’ai eu 101 F. de bois, maintenant il y a le frotteur à payer. J’ai aussi payé la blanchisseuse. Je n’ai plus beaucoup d’argent mais je t’aime.

Juliette


Notes

1 Hugo vit à ce moment place Royale, rebaptisée en 1800 place des Vosges, dans l’hôtel de Rohan-Guéméné.

2 Référence à la chanson populaire Prêchi-Prêcha, avec de nombreuses variantes : « Ma chemise entre mes bras, / Mon chapeau sur ma tête. / Bonjour mon maître. / J’entre dans un p’tit cabinet. / La mort y rôtissait un poulet. / Je lui d’mande un p’tit lardon. / Ell’me répond / Par trois coups d’bâton. / Je l’attrape par la tête, / Je la flanqu’ par la fenêtre. / Est-ce bien fait mon maître ? (ou sa variante C’est-y bien fait, not’ maît’e ?) / Oui ma grosse bête ! »

Notes manuscriptologiques

a Juliette avait-elle écrit « lundi » avant de le barrer ?

b « Mulle »

c « Mulle »

d « Mulle »

e « entre ».

f « phisiquement ».

g « intinéraires ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.

  • 7 janvierÉlection à l’Académie française.
  • 3 juinRéception à l’Académie française.
  • Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.