« 23 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 79-80], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7862, page consultée le 24 janvier 2026.
23 juillet [1841], vendredi matin, 11 h.
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon cher amour, bonjour toi que j’aime de toute mon
âme.
C’est aujourd’hui le jugement du tribunal ? J’espère qu’il sera juste et que tes goistapioux n’en appelleronta pas. Quand on a aussi peu de temps et tant de travaux que
toi, mon pauvre adoré, il est triste d’avoir à s’occuper de procès par-dessus le
marché1. En attendant je suis
toujours là, moi, à voir tourner mon ombre sur mes pieds2.
Mais ce n’est pas le moment de me plaindre, pauvre bien-aimé, au moment où tu as
toi-même tant d’ennuisb et tant de
tracas.
Il fait toujours un froid de loup et un temps à porter le diable en
terre. J’ai oublié de te dire que j’avais payé la penaillon hier et qu’aujourd’hui j’aurai l’étamage de la batterie de cuisine. Peut-être
seras-tu venu avant l’étameur, dans tous les cas Suzanne avancera ce qu’il fautc.
Tu oublies
toujours de me donner à copier, mon Toto, et j’en suis très fâchée parce que c’est
ma
seule consolation et mon seul plaisir loin de toi ; tâche donc d’y penser, mon amour
chéri, si tu m’aimes. Jour Toto, jour mon cher
petit O, MAMSELLE CHICHI ET BAS PEAUCOUS
QUAI3 mais elle vous
aime.
1 Il s’agit du procès qui oppose Hugo aux théâtres parisiens et de province qui représentent Lucrezia Borgia, l’opéra de Donizetti adapté de Lucrèce Borgia, traduit en français par Étienne Monnier et qui porte donc le même nom que la pièce du dramaturge sans qu’on lui ait demandé la moindre autorisation. Il va gagner son procès et après l’appel, le jugement définitif sera prononcé le 5 novembre 1841.
2 Citation du poème écrit pour Juliette par Victor Hugo : « La pauvre fleur disait au papillon céleste (…) : / Mais non, tu vas trop loin ! - Parmi des fleurs sans nombre / Vous fuyez, / Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre / À mes pieds » (Les Chants du Crépuscule, XVII, 1835). Elle l’emploie de temps à autre.
3 Juliette imite l’accent allemand.
a « appeleront ».
b ) « ennui ».
c « ce qui ». Cette formulation est un choix de Juliette, elle l’emploie à plusieurs reprises alors qu’elle connaît parfaitement le bon usage.
« 23 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 81-82], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7862, page consultée le 24 janvier 2026.
23 juillet [1841], vendredi soir, 6 h. ¼
Vous voyez bien que je n’ai pas mon conte et vous voulez
cependant que je sois très contente mais prenez garde de le
perdre, je suis d’une humeur massacrante et si j’étais derrière le vôtre vous en
auriez des preuves frappantes. En attendant je bisque1.
J’ai eu tout à l’heure le Chauvet de la nature qui venait m’apporter les deux morceaux de cuivre manquant à la
commode et me tirer une carotte de cent sous avant l’époque
convenue. Je lui ai dit que si je le pouvais je les lui enverrais demain mais que
je
ne les lui promettais pas autrement. Au reste les deux morceaux de cuivre ne vont
pas
du tout mais c’est égal, je n’en persiste pas moins à me louer de mon achat2.
J’ai un mal de tête atroce,
peut-être est-ce à ce vilain temps qu’il faut l’attribuer. Je te demanderai à me faire
sortir un peu ce soir si tu viens avant minuit. Baise-moi, mon amour chéri, je t’aime.
Elle est en régiment des gardes, comme un cadet. Baisez-moi, mon cher petit homme.
J’ai une affreuse plume mais je ne veux la tailler que pour votre conte compte mon
cher vicomte. D’ailleurs c’est toujours assez bon pour vous dire que vous êtes un
affreux scélérat que j’aime et que j’adore.
Juliette
1 Hugo est en pleine rédaction de la lettre XXI du Rhin, « Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour », conte en dix-neuf chapitres, dont Juliette parle ici. Jean-Marc Hovasse remarque que ce récit est une « légende promise par le voyageur, dans les ruines de Falkenbourg, au destinataire fictif de toutes les lettres du Rhin. […] Victor Hugo l’a composée à partir des légendes rhénanes qu’il a lues, des sites qu’il a visités, et des sources habituelles de son inspiration » (Victor Hugo, t. I,ouvrage cité, p. 836-838).
2 Le jeudi 15 avril au matin, les époux Chauvet, voisins du dessus de Juliette au 14 rue Sainte-Anastase, ont déménagé et ils ont été remplacés le mercredi 21 avril par un couple de futurs mariés. Ils n’ont manifestement pas pu emporter leur commode trop encombrante et le mercredi 12 mai après-midi, Juliette mentionnait son désir de l’acquérir.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
