« 6 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 21-22], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7670, page consultée le 24 janvier 2026.
6 juillet [1841], mardi matin, 10 h. ¾
Bonjour vieux Chinois1, bonjour
vieux méfiant mais peu jaloux, bonjour absurde Toto. Ainsi
voilà un animal qui ne me donne pas le temps d’arrêter mon aiguille et de ranger mes
affaires pour s’en aller plus vite et qui fait une faction de deux heures sous mes
fenêtres pour saisir en flagrant délit de lumignon ma pauvre
petite veilleuse fumeuse et charbonneuse2. Voilà qui est adroit et spirituel.
Ia, ia monsire Do Do, il êdre vort sbiriduel3. Encore si vous étiez revenu cette nuit, cela aurait eu un
sens plus aimable, mais faire l’homme jaloux quand on n’est pas amoureux c’est bête
comme une noix4. Je ne sais pas si je dois vous baiser car je suis
furieuse contre vous et j’ai plus envie de vous mordre que de vous caresser.
Vous ne voulez donc plus venir à présent, affreux scélérat ? Vous aimez mieux vous
crever les yeux toute la nuita et ne
pas vous reposer le matin que de donner du bonheur à votre pauvre Juju et du repos
à
vos beaux yeux que j’aime et que j’adore. Mais vous êtes un monstre. Hum, si je vous
tenais là je vous dévorerais sans en laisser même le plus petit morceau de la plus
petite queueb. Vous n’auriez que ce que
vous méritez. Taisez-vous, affreux Toto, taisez-vous.
Juliette
1 Juliette appelle fréquemment Hugo ainsi parce qu’il éprouve un intérêt tout particulier pour la Chine. Il en fait mention dans ses œuvres et collectionne aussi chez lui de nombreux objets.
2 Il est déjà arrivé à Victor Hugo de rester sous la fenêtre de Juliette, la nuit, pour observer ce qu’elle fait, parfois même sans monter la voir.
3 Juliette imite l’accent allemand.
4 Est-ce un jeu de mots volontaire (on dit « être bête comme une oie ») ?
a « nuits ».
b « queu ».
« 6 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 23-24], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7670, page consultée le 24 janvier 2026.
6 juillet [1841], mardi soir, 6 h. ½
Cher petit bijou d’homme, vous avez encore fait des vôtres à l’Acacadémie1
aujourd’hui, ces pauvres vieux mastodontes sont capables d’en crever tous de
saisissement si vous n’y prenez pas garde2. Moi
pendant ce temps-là je fais mon petit fourbissage et je pense à vous avec amour et
adoration.
Cher enfant, tu étais bien en sueur tout à l’heure, pourvu que tu ne
te mettes pas dans un courant d’air. Prends bien soin de toi, mon pauvre bien-aimé,
pensea si tu étais malade, à ce
que je deviendrais. Je t’aime mon cher amour, je t’adore mon bon petit homme, je te
désire mon Toto. Tâche donc de venir cette nuit, justement j’ai nettoyéb ma cuvette à fond aujourd’hui et tu sais que Suzanne prétend que c’est toujours toi qui l’ÉTRENNESc. À ce compte-là, je la récurerais trois
mille fois par jour si c’était un moyen infaillible de vous avoir mais je crois que
son influence magnétique n’a lieu que tous les mois et c’est pour ça que je n’en fais
pas l’essai tous les jours depuis le matin jusqu’au soir3.
Tâchez,
mon cher petit bonhomme, de me faire aller à toutes les séances publiques de
l’Académie auxquellesd vous
assisterez ou je me fâcherai tout rouge4 : votre très humble et pas obéissante Juju.
1 Victor Hugo a été reçu à l’Académie française le 7 janvier.
2 À élucider.
3 Cette remarque fait écho à plusieurs autres concernant un éventuel pouvoir d’attraction de l’objet sur Hugo (voir les lettres du 11 et du 12 juillet).
4 Tous les jeudis ont lieu les séances publiques à l’Académie. Le 10 juin, Victor Hugo a assisté à sa première et par la suite, Jean-Marc Hovasse fait remarquer qu’il sera, à quelques exceptions près, « un académicien modèle » (Victor Hugo, Tome I, ouvrage cité, p. 824). Il confiera d’ailleurs après l’exil, le lundi 27 décembre 1875, à Edmond de Goncourt qui dînait chez lui, « qu’il se conformait à l’usage par goût personnel » (Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Mémoires de la vie littéraire, Bibliothèque-Charpentier, 1891 (6e mille), Tome cinquième : 1872-1877, p. 241). Quant à Juliette, elle prendra très vite l’habitude d’assister à autant de ces séances publiques qu’elle le pourra.
a « pense que ».
b « nétoyé ».
c « ÉTRENNE ».
d « auquelles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
