« 12 juin 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 289-290], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5426, page consultée le 25 janvier 2026.
12 juin [1837], lundi, 10 h. ½ du matin.
En faisant la promesse de revenir cette nuit, tu [illis.] le triste devoir que tu avais
à remplir ce matin pour ce pauvre Fontaney.
Voici deux cérémonies lugubres en bien peu de temps et quoique ce malheur ne nous
touche pas de près, je me sens le cœur serré en y pensant1.
Mon Dieu que je voudrais que ta
publication fût terminée2. D’abord parce qu’il y a
bien des merveilles que j’ignore et que je connaîtrais, ensuite parce que peut-être
te
sentiras-tu le besoin de reprendre haleine et je profiterais de cette petite halte
pour me réparer un peu, car je suis vraiment dans un état hideux de délabrement et
de
découragement et pour peu que tu continues ce petit système de travaux forcés, c’est
moi qui tomberai sur les dents c’est-à-dire sur le nez pour ne plus me relever. Je
vous aurais écrit une seconde lettre hier, mon cher adoré, si vous n’aviez pas eu
le
bon esprit de venir. Vous devriez toujours faire comme cela et ne pas me laisser le
temps de détacher mes yeux des vôtres. Ce serait bien plus gentil et plus amusant
que
de vous écrire des bêtises car mon amour dans ma plume c’est de l’or pur dans un
réchaud de rétameur de casseroles. Je ne sais pas m’en servir. Je ferais bien mieux
de
le laisser toujours dans le fond de mon cœur plutôt que de le sortir sous une forme
aussi niaise et aussi absurde.
Jour mon To.
Jour mon gros To. Aime-moi par justice, par pitié et par reconnaissance. Je t’aime
tant, moi. Je t’ai si bien donné tout mon être que ce serait bien affreux si tu ne
me
donnais pas un peu d’amour pour tout cela. Aime-moi, mon Toto, aime-moi pour que je vive, pour que je respire et pour que je te
sourie. Je t’attends avec bien de l’impatience mais avec bien de l’amour aussi. Oh !
je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Juliette
1 Le 11 juin au matin est mort Antoine Fontaney (1803-1837). Il avait fréquenté les cénacles de Nodier et de Hugo et s’était enfui à l’étranger pour vivre son amour avec Gabrielle Dorval, fille de la célèbre actrice qui s’opposait à leur mariage. Vivant dans une grande pauvreté et revenus à Paris, les deux amants devaient mourir du même mal, la phtisie, à quelques semaines d’intervalle.
2 Hugo s’apprête à faire publier Les Voix intérieures qui sortiront le 26 juin.
« 12 juin 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 291-292], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5426, page consultée le 25 janvier 2026.
Il paraît, mon très beau petit homme, que chaque fois que vous promettez de ne pas venir, vous tenez toujours. Il n’y a que lorsque vous dites que vous allez venir que vous manquez de parole. C’est charmant ! Dans une heure tout au plus, je me coucherai, non pas pour dormir, mais pour être plus à mon aise pour vous attendre. J’ai bien peur de vous attendre longtemps maintenant que vous avez fait acte de présence. Cher adoré petit homme, je ne veux pas être injuste même en riant. Vous êtes bien bon et bien charmant de trouver parmi toute cette besogne un moment à donner à votre pauvre petite Jujulina. Je le reconnais et je me prosterne le front sur vos petites beuttes. Vous étiez joliment farauda aujourd’hui. Diable, diable, c’est tout au plus si ça m’arrange ce chic-làb. Et puis des portières arabes1, et puis et puis tous les bonheurs et toutes les richesses qui fondent sous mes yeux quoiqu’il ne fasse pas encore excessivement chaud. Tenez, décidément, vous êtes mon Toto et je vous aime de toute mon âme. Je vais tâcher de n’être pas trop triste. Soirpa, soir man. Venez donc un peu me surprendre cette nuit, vous me ferez plaisir. Je vous attends.
Juliette
1 Juliette fait vraisemblablement allusion à l’achat d’une décoration nouvelle pour l’appartement place Royale. De Bruxelles où Hugo supervisera la vente de son mobilier à distance, en juin 1852, il écrit en effet à Adèle Hugo : « Vends toutes les tapisseries, excepté les deux gothiques de la petite salle à manger (appliquées au mur). A-t-on mis dans le catalogue que la portière arabe qui sert de plafond vient de la casbah d’Alger ? » (5 juin 1852, lettre publiée par Massin, CFL, t. VIII, p. 1008).
a « faro ».
b « chique là »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
