« 21 novembre 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 182], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9729, page consultée le 02 mai 2026.
Guernesey, 21 novembre, [18]65, mardi matin 7 h. ½
Déjà levé, mon pauvre piocheur ! Je n’ose pas t’en féliciter car je crois que c’est une grave imprudence pour ton œil non guéri encore1. J’espère que tu as au moins passé une bonne nuit pour te lever si matin ? Mais d’ici à ce que j’en sois sûre, ma pensée renouvellera bien souvent cette interrogation avec une inquiète sollicitude. Tu m’as dit de te faire penser à l’exemplaire de et je m’en acquitte en même temps que de celui de Luthereau dans le cas où tu l’aurais oublié2. Je te fais souvenir aussi d’apporter du papier. Je vous fais souvenir encore de m’aimer, toute affaire cessante, et de m’en donner la preuve ZOZO D’EMS3. J’espère que tu auras un bon courrier tout plein de bonnes nouvelles aujourd’hui. Le temps, assez tempêtueux cette nuit, s’est calmé ce matin. Je commence à trouver le temps long pour l’arrivage de nos COLIS…MAÇONS probablement4. Je lâche ce moellon sur vos tuiles de verres, tirez-vous-en comme vous pourrez5. Nous avons les Marquand à dîner ce soir, c’est à dire pas de Quesnard6, en revanche nous aurons peut-être le citoyen Duverdier demain comme petit change. Quant à moi qui n’ai besoin que de toi, je suis assez indifférente à tous ces allants et venants de ta connaissance que j’accueille de mon mieux pour te faire plaisir et si tu es content, je suis contente. Je vais te faire du café tantôt. Bien que tu sois en avance, tu ne l’es pas assez pour que j’ajourne plus d’un jour à te faire ta ration. Je m’aperçois que je ne te dis que des niaiseries sans queues ni têtes et que je ferais mieux de ne te rien dire du tout pour te forcer à RÊVER LE RESTE. Je me hâte donc d’en finir avec ce gribouillis stupide par un trait de Génie : JE T’AIME. JE T’ADORE.
1 Victor Hugo souffre d’une ophtalmie. Il écrira à son fils, François-Victor Hugo, dans sa lettre du 19 décembre prochain : « J’ai eu le mois dernier une petite ophtalmie, à la vérité très aigüe. La voilà maintenant dans tous les journaux, et ce bobo devient un événement européen. Victor Hugo aveugle, un œil sévère fermé à jamais, cela plaisait aux hontes du temps présent. »
2 Le nouveau recueil de poèmes de Victor Hugo, Les Chansons des rues et des bois, a été publié le 25 octobre précédent.
3 Plaisanterie récurrente de Juliette qui fait référence à leur voyage effectué cet été avec Victor Hugo : le couple est passé par Bad Ems en Allemagne le 30 août.
4 Juliette attend la livraison d’objets chinés au cours du voyage qu’elle a effectué avec Victor Hugo du 28 juin au 24 octobre.
5 Une partie de la maison de Victor Hugo est construite en verre : il s’agit de son atelier d’écriture, appelé aussi le « look-out ».
6 Surnom donné par Juliette à Hennett de Kesler. Une forte dispute a éclaté entre MM. Marquand et Kesler, ainsi les deux amis s’évitent désormais lors des réceptions.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
