« 23 mai 1859 » [source : BnF, Mss, NAF 16380, f. 138-139], transcr. Mélanie Leclère, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11818, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 23 mai 1859, lundi matin, 9 h.
Bonjour, mon pauvre cher adoré ; bonjour dans toute la plénitude de mon amour, de
mon
admiration et de ma vénération pour toi, l’amant de mon cœur, pour toi, mon divin
poète, pour toi, mon sublime martyr.
J’ai été et je suis encore bien malheureuse
de t’avoir blessé hier si inconsciencieusement, mon ineffable bien-aimé. J’aurais
voulu pouvoir t’ouvrir mon cœur pour te montrer qu’il est tout entier plein de toi,
alors je me serais peut-être pardonné cettea absence d’esprit qui t’as attristé comme une marque d’indifférence
et presque comme une offense. Ne le pouvant pas, j’ai souffert tout ce qu’on peut
souffrir à travers la souffrance de l’homme qu’on aime plus que son propre bonheur,
plus que sa propre vie à soi. Pour comble d’ironie et d’amertume, nous n’étions pas
seuls.
J’espère bien aujourd’hui, mon bien-aimé, effacer sous mes baisers tout
ce qui peut rester de tristesse dans ton âme. J’attends avec impatience le moment
de
te revoir. Jusque-là, je tâche de verser mes dernières larmes et de sécher mes yeux
afin de pouvoir te sourire sans aucune restriction.
J’espère que tu as passé une
bonne nuit, mon cher bien-aimé, et que ta pauvre tête est tout à fait dégagée. J’ai
déjà regardé bien des fois ton cher petit lucoot,
non dans l’espoir de te voir levé mais par attraction de mes yeux, de ma pensée, de
mon cœur et de mon âme. Pourvu que tu aies bien dormi et que tu ne sois pas souffrant,
mon cher adoré, je me croirai bénie de Dieu. En attendant, mes baisers épèlent ma
chère petite lettre, quoiqu’ils la sachent depuis longtemps par cœur. Je voudrais
la
pénétrer de tant [de] tendresse et de tant d’amour afin que tous
les mots qu’elle contient deviennent ardents et lumineux comme des rayons de soleil.
Cher bien-aimé, je ne t’ai jamais plus ni mieux aimé qu’à présent mais je t’aime à
présent de tout mon être comme le premier jour où je t’ai vu et je sens que ce jour,
qui a une date et un nom sur cette terre, sera le jour éternel dans le ciel pour
nous.
Juliette
a « cet ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo refuse l’amnistie accordée aux proscrits, préférant rester en exil tant que Napoléon III est au pouvoir.
- 9 juilletCharles Hugo vient pour la première fois chez Juliette Drouet.
- 18 aoûtHugo refuse l’amnistie.
- 20 août-9 septembreSéjour de sa sœur et son beau-frère à Guernesey.
- 26 septembrePremière série de La Légende des siècles.
- 2 décembreAppel en faveur de John Brown, militant antiesclavagiste, condamné à mort aux États-Unis.
