« 18 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 47-48], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12024, page consultée le 01 mai 2026.
18 juillet [1845], vendredi matin, 9 h. ¼a
Bonjour, mon Toto aimé, bonjour, mon cher amour adoré, bonjour, je
t’aime, et vous ? Vous voyez par l’ampleur de mon papier que je ne veux
pas perdre le droit de vous ennuyer et de fatiguer vos beaux yeux. C’est
un de mes plus doux privilèges et je n’y
renoncerai qu’à bon escient, c’est-à-dire le jour où je serai avec vous
tout à fait et où vous ne me quitterez pas d’une seconde, c’est-à-dire
jamais, hélas ! Donc vous n’êtes pas prêt d’être délivré de mes
élucubrations pour peu que je vive quelque quatre-vingts ans. Mais
rassurez-vous, cela n’est pas probable au train dont je prends la vie.
Mon amour met les morceaux doublesb. À défaut de bonheur, il prend ma vie,
comme les enfants au pain sec qui font du lard avec leur croûte. Ça
n’est pas très régalant mais on en vient à bout tout de même et
quelquefois plus vite. Jour, Toto,
jour, mon cher petit o, je m’aperçois que j’ai pris mon papier à l’envers. Cela m’arrive
presque toujours maintenant.
Je vous dirai, mon petit Toto, que si
j’avais été appelée hier, j’aurais été reçue, car dans toute la dictée de Claire, je n’aurais fait que deux fautes et vous savez qu’on en accorde trois1. Ôtez votre
chapeau, môsieur l’académicien, et saluez.
Vous n’en feriez peut-être pas autant vous qui
parlez. Si vous continuez à ne pas m’aimercmieure que ça, je m’en irai donner
des leçons à MEXICO EN PLEIN MEXIQUE. Vous me regretterez après mais il
ne sera plus temps. Vous ne le croyez pas maintenant, mais plus tard
vous verrez que c’est bien vrai. D’ici là je veux que vous respectiez
mon érudition et que vous vous prosterniez devant mon orthographe. Je
n’ai pas besoin que vous m’humiliiezd dans mon légitime amour propre. C’est
bien assez, c’est bien trop, mon Dieu, que vous me fassiez souffrir dans
mon amour. Baisez-moi, monstre d’homme, et tâchez de me rendre
aujourd’hui ce que vous m’avez fait perdre hier, c’est-à-dire trois
bonnes heures de bonheur auprès de vous. Si vous faites cela, je vous
pardonne tous vos crimes et je vous baiserai des millions de fois.
Juliette
1 Claire prépare l’examen pour devenir institutrice. Elle avait été convoquée le 5 juin, mais ayant mal lu sa convocation, elle était arrivée en retard et n’avait pas pu se présenter à l’examen. Elle avait échoué le 12 juin. Tous les quinze jours, elle se rend donc à l’Hôtel de Ville où se déroulent les examens afin d’assister aux séances pour s’entraîner. Son prochain passage aura lieu en février 1846. Après un nouvel échec, elle passera de nouveau l’examen en mars 1846.
a Les quatre pages de la lettre ont été numérotées de 1 à 4 par une main différente de celle de Juliette.
b « morceaux double ».
c « m’aimez ».
d « vous m’humiliez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
