« 22 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 109-110], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5150, page consultée le 01 mai 2026.
22 février [1845], samedi matin, 10 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon Toto chéri, je baise tes
pauvres beaux yeux fatigués et tes chères petites mains froides. Comment
vas-tu ce matin, mon amour ? Ce que tu as souhaité cette nuit, que le temps se détende d’ici à jeudi, paraît
devoir se réaliser. Déjà, il pleut, ce qui est un commencement de dégel.
Seulement il faut prendre garde de glisser, car on dit le pavé très
difficile. Je vais me mettre à copier sans interruption jusqu’à ce que
j’aie fini les deux feuilles que tu m’as laissées1. Tâche de m’en apporter d’autres pour
ce soir afin que je ne te fasse pas attendre. J’ai déjà copiéa ce matin, mon
Toto chéri, et fait mes petites affaires, seulement je suis attiféeb comme la poupée du
diable mais je tiens à te donner la copie le plus vite possible afin que
tu n’aies pas le prétexte de la donner à
d’autresc. Je t’ai fait
acheter de la poudre. Je fais en ce moment mettre de la cendre sur la
marche de la porte du jardin pour que tu ne te cassesd pas le cou en
allant et venant. Tu auras du bon bouillon ce soir. Enfin je fais de mon
mieux pour tromper l’absence. Je ne réussis qu’à me la rendre un peu
moins insupportable, c’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas assez pour
un cœur comme le mien.
Je n’ose pas te dire de penser à moi, je
sens bien que cela ne se peut pas, occupé comme tu l’es. Du reste, mon
adoré, il est impossible de montrer plus de générosité pour les deux
personnages que tu loues ; le mort et le vivant sont aussi généreusement
partagés l’un que l’autre. Il faut être toi pour savoir
pardonner{« savoir pardonné »} comme tu le fais. Je t’admire, mon
Victor, et je te vénère comme ce qu’il y a de plus grand et de plus
généreux au monde. Laisse-moi baiser tes pieds en signe d’adoration. Tu
es mon noble Victor adoré.
Juliette
1 S’agit-il du discours que Victor Hugo a prononcé le 16 janvier 1845 lors de la réception de Saint-Marc Girardin à l’Académie française ou bien de celui du 27 février 1845 qu’il rédige encore pour la réception de Sainte-Beuve ? Juliette Drouet évoque déjà ce discours dans une lettre du 21 février (BnF, Mss, NAF 16358, f. 107-108).
a « j’ai déjà copier ».
b « attiffée ».
c « à d’autre ».
d « tu ne te casse ».
« 22 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 111-112], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5150, page consultée le 01 mai 2026.
22 février [1845], samedi soir, 5 h. ¾
Je m’étais bien dépêchée, mon Toto chéri, dans l’espoir que tu
m’apporterais à copier, mais j’ai été plus vite que les [illis.]. Du
reste, j’aime mieux cela. J’aime mieux attendre après toi que de te
faire attendre après moi. Comme j’étais en avance, je me suis
[ingéniée ?] de faire une décoration à ma chambre. Je
n’ai réussi à rien de bon. J’attends que le 271 soit
passé pour mettre votre imagination et votre goût à contribution. Je
m’en rapporterai tout à fait à eux puisqu’il paraît que je suis tout à
fait détérioréea en
fait d’ART. Je n’en crois pas un mot, ma modestie s’y refuse, mais je crois toujours en vous, ce qui
fait que j’abdique volontiers toute volonté à ce sujet.
Dans ce
moment-ci, je fais poser la frange à la cheminée. On l’a un peu
rapetassée2 auparavant mais ça n’en reste pas moins
une penaillerie3 des plus
penaudes. QUAND VOUS AUREZ BEAUCOUP D’ARGENT À VOUS, JE VOUS LA VENDRAI
AU COMPTANT ET JE SERAI TRÈS CONTENTE MOI-MÊME DE
FAIRE DESSUS. TIENS, VOILÀ UNE TOURNURE DE PHRASE QUI SENT
L’ENDROIT D’OÙ ELLE SORT, je la répète, on ne saurait trop répéter les
jolies choses, de faire dessus..... un honnête bénéfice qui me permette
d’en avoir une toute neuve, badoularde4 va, en
veloursb rouge,
voime, voime. Attends Toto sous
l’orme5 et bois de
l’eau, ma pauvre Juju, cela ne te tombera pas sur le pied. Eh bien ! ça
m’est égal. Du moment où je vous ai dit vos dures vérités, je suis
vengée, je suis contente et je garde ma cheminée, non pas sans fumer, car elle fume même sans feu, je la
garde, dis-je, avec délices et j’en fais mes choux gras, il y a assez de
graisse dessus pour cela. Sur ce, baisez-moi et méprisez-moi, je vous le permets, si vous m’aimez.
Juliette
1 Le 27 février 1845, Victor Hugo prononce un discours en réponse au discours de réception de Sainte-Beuve à l’Académie française.
2 « Raccommoder grossièrement avec des pièces » (Larousse).
3 Ce terme est un dérivé de penaillon.
4 Y a t-il un lien avec le personnage de théâtre, M. Badoulard, que l’on retrouve dans de nombreuses comédies, type même de l’homme commun, idiot et naïf ? À élucider.
5 « Attendre sous l’orme » : « Attendre avec pleine confiance en sa cause » (Larousse).
a « déterrioré ».
b « velour ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
