« 18 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 53-54], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5124, page consultée le 01 mai 2026.
18 janvier [1845], samedi soir, 9 h. ½
Tu viendras, n’est-ce pas, mon bien-aimé ? Je t’attends avec confiance,
je t’attends avec amour, je t’attends avec douceur et courage. Tu as été
si bon et si tendre ce matin, qu’il m’est impossible de ne pas être
rassurée. Mais mon Dieu que j’ai souffert cette nuit et toute la
matinée. Il me semblait que mon cœur se fermait jusqu’à ce que je t’aie
vua, jusqu’à ce
que tu m’aies dit avec ton doux sourire toutes ces tendresses si
persuasives. Je me croyais la plus malheureuse femme du monde. J’aurais
voulu mourir. Maintenant je veux vivre. Je veux
vivre, moi, je suis aimée !
Je t’attends, mon Victor chéri, je serai bien heureuse si tu viens
de bonne heure. Ma Clarinette
aussi n’en sera pas fâchée. Cette pauvre enfant, elle compte les minutes
où elle te voit. C’est une noble occupation,
dirait le vieux diable de Pécopin1, mais elle
aimerait mieux compter les heures et les jours où elle serait avec toi
et je suis comme elle, et encore plus.bIl paraît que M. Pradier n’a pas reçu les billets d’Institut pour ta
réception, ce qui a été cause qu’il n’y est pas allé parce qu’il a pensé
que la séance était ajournée. Du reste, il est furieux contre ceux qui
auraient dû lui envoyer ses billets. Il a aujourd’hui menécClaire chercher ses enfants et
de là, chez lui, quai Voltaire. Je ne vois pas trop dans quel but, si ce
n’est pour lui faire voir ses curiosités.
J’aurais autant aimé qu’il ne la conduisît pas dans cette maison toute
pleine encore du scandaleux souvenir de sa femme2. Mais enfin, puisqu’il l’a voulu, je n’ai
rien à dire, car il a autant de droitsd que moi, sinon autant de sollicitude et de
scrupules sur sa fille. Clairette est revenue enchantée de l’appartement de son
père3. Je lui laisse son admiration et je prie Dieu qu’il
lui conserve toujours cette tendresse et cette admiration pour son
père.
Je vais me coucher, mon petit Toto bien aimé. Je suis un peu
souffrante depuis quelques jours, tu sais, et puis je me suis fatiguée
ce matin à ranger toutes les boîtes, tous les pots et toutes les
reliques de ma chambre. Je sens que j’ai besoin de me mettre au lit. Tu
m’y trouveras, et tu viendras t’asseoir sur mes pieds et je te
chaufferai ton cher petit dos, tandis que Claire te servira une bonne
tasse de bouillon froid et du bon raisin. Ça sera très gentil et très
gai et cela me guérira. D’ici là, je te baise bien tendrement sur ton
joli petit bec rose.
Juliette
1 La Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour est un conte écrit par Victor Hugo, correspondant à la lettre XXI du Rhin (1842). Au cours de son voyage fantastique, Pécopin rencontre le diable à deux reprises.
2 Louise d’Arcet, mariée à James Pradier en 1833, est prise en flagrant délit d’adultère en décembre 1844. Tout au long de l’année 1845, un procès pour séparation de corps et de biens oppose le couple.
3 Douglas Siler indique : « L’inventaire après décès témoigne de la richesse du décor : meubles dorés et sculptés Louis XV et Louis XVI en chêne et en acajou, galerie de cheminée en bronze florentin, lampes en bronze avec amours sculptés, vases en porcelaine du Japon, etc., plus une cinquantaine de tableaux et estampes et « un paravent de six feuilles représentant des sujets pastoraux peints par Watteau, prisé deux mille francs »... (James Pradier, Correspondance, t. III, p. 138).
a « je t’ai vu ».
b Ce paragraphe est édité dans laCorrespondance de James Pradier [Siler].
c « menée ».
d « droit ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
