« 10 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 20-21], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6448, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 janvier 1855, mercredi après-midi, 2 h.
Ah ! mon cher petit homme, quelle bonne gaîté, quelle douce soirée, quel
bonheur pour moi quand je ris de ton rire et que j’aspire par tous les
pores la vie dont tu vis et que je m’enivre de ton esprit, plus capiteux
pour ma pauvre âme que tous les gins des trois royaumes unis. Merci, mon
ravissant petit Toto, tu m’as rendue bien heureuse hier en venant me
SURPRENDRE, car, vrai, je ne comptais pas sur cette charmante bonne
fortune, en raison même de l’excessif désir que j’en avais. Du reste,
tout le monde a pris sa bonne part de la SURPRISE agréable, comme tu as
pu t’en apercevoir par l’avidité avec laquelle on saisissait toutes les
plaisanteries qui tombaient de ta chère petite bouche. Il n’est pas
jusqu’à Féau1 qui n’ait été goûtée parmi
toutes ces DÉLICIEUSES broutilleries spirituelles, galantes et épicées.
Et puis Mlle Allix est une aimable convive, de bon appétit et de
bonne humeur, qui fait honneur aux bons morceaux et aux bons mots sans
faire la petite bouche et le plus agréablement du monde. Il n’est pas
jusqu’au bonhomme Durand qui
n’ait essayé de mordre à ces friandises toutes chaudes au risque de se
brûler ses babines démagogiques. Enfin tout le monde a eu sa bonne
petite ration de plaisir, la mienne augmentée de tout mon amour. Merci,
encore une fois, mon cher petit adoré, mon seul ROI2, en dépit de la POLITIQUE qu’on m’a forcée à
simuler una autre choix
hier au soir. Mais quelle qu’aitb été l’épaisseur du pseudonyme, ma préférence
est restée assez transparente pour ne tromper personne.
J’espère,
mon cher petit homme, que tu as passé une bonne nuit et que rien n’a
troublé ta digestion pas même le POULET de Féau et que tu te seras privé des
tortillonneries de l’insomnie malgré l’IDOLE de TON ÂME et les agaceries
de la prima ASSOLUTA3 de DON CARLOS UGO.
J’attends avec impatience que tu viennes m’édifier sur tout cela.
Jusque-là je vous baise comme le plus Amadis4 et le plus fidèle des
Toto. Voime, voime, il n’y a que la
foi qui sauve.
Juliette
1 On a donné la lecture du « poulet » que Juliette a reçu de Céleste Féau la veille.
2 La veille au soir, Hugo est venu tirer les rois chez Juliette.
4 Amadis de Gaule, héros de roman de chevalerie.
a « une ».
b « quelqu’ait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
