« 23 mai 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 81-82], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2358, page consultée le 01 mai 2026.
23 mai [1836], lundi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon cher petit homme. Je t’aime de toute mon âme quoique je sois triste.
J’ai bien des choses à te dire mais ce sont de ces choses qui n’ont de charme
qu’autant qu’elles sont dites dans l’oreille de l’amant bien aimé. Hier, j’étais au
Ciel tout le temps que j’ai espéré te voir. Mme Pierceau a dû me trouver bien maussade et bien
malhonnête car quelque efforta que
j’aie fait, je n’ai jamais pu lui dire deux paroles de suite. C’est que j’étais
heureuse au-dedans. J’étais toute recueillieb dans mon amour. Je ne parlais qu’à toi, je ne savais que tes
admirables vers. J’étais dans une si grande contemplation que toi seul, mon adoré,
aurais pu m’en tirer. Viendras-tu aujourd’hui ? Viendras-tu bientôt ? Voilà ce que
je
voudrais savoir pour m’empêcher d’être triste. Cependant, je comprends bien à la
rigueur que tu travailles et que tu es forcé de t’éloigner de moi tout ce temps-là.
Je
comprends encore les autres occupations qui peuvent te retenir loin de moi mais je
ne
supporte tes absences qu’avec peine. Je peux même dire que je ne les supporte pas
du
tout. Car tout le temps qu’elles durent, je suis comme une pauvre âme en peine qui
attend sa délivrance de ta présence adorée.
Je n’ai pas envoyé chercher Claire ce matin puisque j’avais eu la visite de Mme Pierceau hier. Ainsi, je suis parfaitement seule avec ta
pensée. C’est le seul bonheur que je puisse avoir quand tu n’y es pas.
Juliette
a « efforts ».
b « receuillie ».
« 23 mai 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 83-84], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2358, page consultée le 01 mai 2026.
23 mai [1836], lundi soir, 9 h.
Cher petit Toto, je ne vous ai presque pas vu ce soir, tâchez donc de ne pas
travailler pour revenir très tôt et pour souper avec moi, qui ai fait d’ailleurs un
dîner extrêmement médiocre.
Que je vous aime, mon pauvre amour, et que vous le
savez bien, vous vous êtes amusé à me chagriner tantôt en me traitant comme une bête
brute. Je sais bien que c’est vrai mais je voudraisa que vous ne vous en aperceviezb jamais. Je voudrais que vous ne voyiezc que mon amour et pas du tout ma bêtise.
Au surplus, vous m’empêchez de vous dire tout ce que je sens d’ineffabled et de charmant quand je vois votre
belle tête rayonnante, quand je lis vos merveilleuses poésies, quand je pense à tout
ce que vous êtes pour tout le monde et à ce que vous avez fait de moi et pour moi.
Je
garderai toutes mes adorations au-dedans de moi parce que je ne veux pas que vous
vous
en moquiez. Ce ne sera pas une chose très regrettable pour vous mais pour moi ce sera
une grande privation.
Je sens ma tristesse qui revient au galop car j’ai peu
l’espoir de te revoir ce soir malgré ce que tu m’as dit, que tu viendrais peut-être
soupere avec moi. Tu paraissais préoccupéf de quelque grande merveille que ma
stupidité n’ose pas envisager.
Je vais me coucher bien triste, t’aimant plus que
tu ne veux et te désirant plus qu’il n’est besoin pour mon repos. Je t’aime, je
t’aime, tant pis si je le dis trop souvent, ça m’est égal. Je t’aime.
Juliette
a « voudrai ».
b « apperceviez ».
c « voyez ».
d « innéfable ».
e Les mots « ce soir » sont barrés et remplacés par « souper ».
f « préocupé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
