23 février 1846

« 23 février 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 187-188], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4650, page consultée le 04 mai 2026.

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Bonjour mon aimé, bonjour mon adoré, bonjour mon taquin, bonjour mon goinffre, bonjour mon gouillaff, bonjour comment que ça va ? Je suis déjà très désireuse et très impatiente de le savoir, c’est étonnant, mais c’est comme ça. J’espère que la mauvaise digestion de Charlot n’aura pas eu de suite. Ce pauvre enfant a mal pris son temps pour être indisposé, il aurait dû attendre au moins que les jours gras fussent passés. Je ris parce que je sais que son mal n’est pas sérieux et ne vous donne aucune inquiétude. Mais en même temps je le plains de ne pouvoir pas se livrer aux plaisirs vifs et variés de la saison. Je ne sais pas, mon Victor adoré jusqu’à quel point tu peux servir la veuve de mon pauvre oncle, mais je te supplie de faire pour elle tout ce que tu pourras sans songer à ce qu’elle est et aux griefs personnels que j’ai contre elle. En somme elle a soixante-neuf ou soixante-dix ans avec toutes les infirmités de son âge. Je crois que tu feras une bonne action en lui rendant service malgré ta répugnance pour sa personne et pour son caractère1. La suprême intelligence est la suprêmeindulgence2 et tu l’as prouvé en toute chose et pour tout le monde jusqu’ici. Je te demande à mains jointes de ne pas exclure cette malheureuse vieille femme de ton généreux pardon. Mon Victor adoré, je t’aime, je te vénère, je t’admire, je te respecte, je t’adore comme tout ce qu’il y a de plus ravissant, de plus grand, de plus généreux, de plus sublime et de plus divin dans ce monde.

Juliette


Notes

1 Françoise Marchandet, la tante de Juliette Drouet (sœur de sa mère), s’est occupée d’elle enfant. Juliette Drouet lui préférait son mari, l’oncle René-Henry Drouet, dont elle a pris le nom. Chargés de l’éducation de la petite orpheline, leur nièce, les époux se séparent et la placent au couvent. Françoise Marchandet aura une fille adultérine, et délaissera sa nièce au profit de sa fille.

2 Est-ce une citation ?


« 23 février 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 189-190], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4650, page consultée le 04 mai 2026.

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Mâtin, c’est joliment chesse mes jours gras. Si vous croyez que je suis contente, vous vous trompez joliment. Si je ne craignais pas d’être joliment ennuyeusea en vous grognant je n’y manquerais pas, je vous prie de le croire. J’espérais que mes petites péronnelles1 dîneraient avec moi aujourd’hui mais Julie est venue me dire que sa mère était plus souffrante encore qu’hier et qu’elle et sa sœur resteraient auprès d’elle. Pour la même chose je ne pourrai pas y aller non plus demain. Tu vois, mon bon petit homme, que je suis vouée à la solitude complète ces deux jours-ci et qu’il serait bon et juste que tu vinsses un peu plus que d’habitude, ne fût-ceb qu’en l’honneur de notre Saint mardi-gras2. Cependant je n’y compte pas car je sais combien tu as affaire mais je serais bien heureuse si tu pouvais m’en faire la surprise. En attendant, je repasse un à un tous mes doux souvenirs d’amour et je t’aime avec toute mon âme. Pense à moi de ton côté et aime-moi de toutes tes forces. Jamais tu ne pourras le faire autant que moi.

Juliette


Notes

1 En l’occurrence, les sœurs Rivière.

2 Le mardi-gras 19 février 1833, Hugo a renoncé à aller à un bal d’artistes pour passer la soirée avec Juliette Drouet. Cette date est célébrée pieusement par les deux amants.

Notes manuscriptologiques

a « ennuieuse ».

b  « fusse ».


« 23 février 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 191-192], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4650, page consultée le 04 mai 2026.

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Merci mon Victor, oh ! Merci du fond du cœur pour cette pauvre femme et pour moi. Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que cela nous portera bonheur. Si tu avais pu voir comme moi ce qu’il y avait de triste, de doux et de contenu dans l’attitude de cette pauvre femme, tu jugerais avec moi que c’est une double bonne action que tu as faite en permettant que je la voie quelquefois. Mais tu as encore fait davantage puisque tu as tout accordé aux premiers mots et sans en être autrement sollicité que par ta bonne et généreuse nature. Sois béni, mon Victor, autant que tu es bon autant que tu es aimé et adoré par moi. Quand je pense à cette pauvre femme, j’ai le cœur plein de pitié et d’amitié. Je sens tout ce qu’elle doit souffrir et je me souviens que je lui ai servi de mère pendant 10 ans1. Je pleure en pensant à toi et à elle, mais ce sont de bonnes larmes de reconnaissance et de pitié. Mon Victor, le génie te rend sublime, la bonté te fait divin. Sois béni mon Dieu, sois heureux, tu ne le seras jamais assez, tu ne le seras jamais autant que tu le mérites et que je le désire.

Juliette


Notes

1 Intéressant lapsus : c’est sa tante Françoise Marchandet qui a servi de mère à la petite orpheline Julienne Gauvain pendant dix ans.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.

  • 28 marsCrise nerveuse de Claire.
  • 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
  • 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
  • 21 juinMort de Claire Pradier.
  • 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
  • Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
  • 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
  • 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
  • 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.