« 4 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 215-216], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12271, page consultée le 24 janvier 2026.
4 décembre [1845], jeudi matin, 9 h.
Bonjour, mon Victor bien aimé, bonjour, mon cher adoré, bonjour, comment
vont tes pauvres beaux yeux ? M’as-tu pardonné ma maladresse de cette
nuit ? Je ne me la suis pas encore pardonnée, moi et je m’en veux
horriblement de ma stupide étourderie. Décidément je suis très bête. Il
y a longtemps que tu me l’as dit et plus longtemps encore que je le
sais.
J’ai rêvé de toi et de M. V.1 toute la nuit. Cette triste histoire m’a
occupée toute la nuit. J’ai sauvé deux de ses petites filles que les
pieds des chevaux allaient broyer. Ces pauvres anges étaient d’une
beauté extraordinairea, de ces beautés de rêve. La joie que
j’ai éprouvéeb de
les avoir sauvées m’a réveillée. Je n’ai pas besoin de te dire que tu
étais mêlé à tout cela. Il n’y a pas d’exemple que j’aie fait un rêve
sans que tu sois dedans. Depuis bientôt treize ans, c’est toutes les
nuitsc la
même chose. Au reste, ces rêves ne sont jamais que la reproduction
fantastique de tout ce qui m’a occupée dans la journée.
Je t’aime,
mon Victor, comme jamais homme n’a été aimé et ne le sera après toi. Je
t’aime de tous les amours à la fois, avec les yeux, avec la raison, avec
le cœur et l’âme. Tu es mon Victor adoré que je baise et que j’adore. Je
voudrais mourir pour [illis.].
Juliette
1 Le 3 décembre 1845, Victor Hugo rend visite à M. Villemain, atteint d’une grave maladie mentale.
a « extraordinaires ».
b « j’ai éprouvé ».
c « toute les nuits ».
« 4 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 217-218], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12271, page consultée le 24 janvier 2026.
4 décembre [1845], jeudi soir, 5 h.
Je vous défends d’être si gentil que ça devant les petites filles,
Monsieur Toto, et de tant baiser les COCOTTES. Je ne veux pas que les
petites péronnelles disent, à part elles, ce que les bergersa d’André Chénier
disent de la jeune fille qui caresse un enfant devant eux1. La première fois que cela vous arrivera encore,
je vous grifferai tout bonnement pour vous apprendre à ne faire de
coquetteries qu’avec moi.
Duval, le jardinier, est
venu. Je lui devais son mois échu le 29 novembre. Je lui ai en outre
payé plusieurs triquemaques
indispensables, toujours dans l’espoir, et même avec la conviction, que
toutes ces choses serviront les années suivantes. Il m’a apporté une
lettre de Claire à laquelle
j’ai répondub
tout de suite parce qu’elle m’en priait. Et puis je t’ai acheté du
raisin. Tu en mangeras ce soir à la place de ces vilaines pommes que tu
n’aimes pas. Cher adoré, c’est une joie pour moi de te donner quelque
chose à brouter qui te rafraîchissec et te fasse plaisir. Je suis on ne peut
pas plus vexée quand je ne le peux pas. Si tu voulais permettre,
j’essaierais d’aller de temps en temps au mail. Je crois que je
trouverais là des poires et du raisin tant que tu en voudrais. Tu verras
si tu peux m’accorder cette latitude dans l’intérêt de ta santé. En
attendant, je te baise, je t’aime, je t’adore, je te désire et je
t’attends.
Juliette
1 Référence à un poème d’André Chénier (1762-1794) : « J’étais un faible enfant qu’elle était grande et belle ; / Elle me souriait et m’appelait près d’elle. / Debout sur ses genoux, mon innocente main / Parcourait ses cheveux, son visage, son sein, / Et sa main quelquefois, aimable et caressante, / Feignait de châtier mon enfance imprudente. / C’est devant ses amants, auprès d’elle confus, / Que la fière beauté me caressait le plus. / Que de fois (mais, hélas ! que sent-on à cet âge ?) / Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage ! / Et les bergers disaient, me voyant triomphant : / « Ô que de biens perdus ! ô trop heureux enfant ! » »
a « les berger ».
b « j’ai répondue ».
c « raffraîchisse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
