« 4 septembre 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 231-232], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10042, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 4 septembre 1860, mardi matin, 7 h. ½
Cher adoré bien-aimé, je t’envoie ce matin, plus particulièrement encore que tous
les
autres jours, mon bonjour le plus tendre et le plus religieux. Déjà j’ai remercié
avec
la plus vive et la plus sainte reconnaissance ton doux angea et le mien1 pour la journée bénie qu’ils nous ont donnée hier2 et
je leur ai demandé de m’inspirer tout ce qui peut te faire la vie facile et heureuse.
J’espère que cette prière partie du plus profond de mon cœur et de mes entrailles
sera
entendue par ces deux chères âmes et qu’elles m’exauceront et m’aideront dans cette
pieuse et radieuse tâche.
Comment as-tu passé la nuit, mon cher bien-aimé ? La
petite excursion si charmante et si douce d’hier ne t’a pas trop fatigué j’espère ?
Quant à moi j’ai dormi toute la nuit et je vais admirablement bien ce matin. Tu as
pu
voir hier combien ma santé est solide et réelle malgré mes petits tiraillements
nerveux. Du reste comment ne pas se ressentir de la bienfaisante influence de ton
contact et de celui de cette admirable nature de Serk qui ressemble à un Éden de
granit et d’océan. Pour moi je respirais la santé, le bonheur et la vie par tous mes
sens à la fois et je bénissais Dieu et je remerciais nos deux anges avec des paroles
de l’âme que ma bouche n’avait jamais dites et ne pourra jamais dire en langue
humaine. Mon émotion intérieure était si grande que j’osais à peine m’approcher de
toi
et te parler dans la crainte de faire jaillir de nos regards et de nos paroles des
étincelles et des flammes visibles même pour les indifférents. Mais rien n’est perdu,
mon divin bien-aimé, j’ai tout gardé en moi hier pour te le rendre en baisers et en
tendresses quand tu voudras. En attendant que tu me demandes cette répartition de
mon
bonheur pour ton amour, je te donne cette longue RESTITUS dont tu n’as pas trop besoin peut-être mais que j’ai bien de la
douceur à t’écrire en ce moment. Et puis, je te le répète, mon ineffable adoré, je
t’envoie à cette date sacrée pour toi et pour moi tout ce que j’ai de meilleur, de
plus vénérable et plus adorable dans le cœur.
Juliette
1 Souvenir de Léopoldine Hugo, dont c’est l’anniversaire de la mort (survenue le 4 septembre 1843), associée à l’autre « ange » morte prématurément, Claire Pradier, fille de Juliette, emportée par la tuberculose le 21 juin 1846.
2 La veille, Hugo, Juliette et quelques amis ont fait une excursion à Serk.
a « anges ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
