« 9 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 121-122], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8565, page consultée le 07 août 2026.
Bruxelles, 9 juin 1852, mercredi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon petit homme, bonjour mon cher bien-aimé, pense à moi. Je t’aime. Amuse-toi,
sois heureux et reviens le plus tôt que tu pourras, je t’adore.
J’ai craint cette nuit que
l’orage se prolongeant tu ne puisses pas faire ta petite partie de campagne, mais
heureusement cela n’a fait que nettoyera le ciel bleu
et vous aurez le plus beau temps du monde1. Profites-en, mon cher petit homme, pour
respirer un peu d’air pur, pour rafraîchirb tes pauvres yeux adorés, et pour reposer ta tête qui doit être bien fatiguée par
ce
travail opiniâtre et absorbant auquel tu te livres depuis le coup d’État2. Mon regret c’est de ne pouvoirpas partager tes joies fugitives, mais ma consolation
c’est de te savoir heureux. Aussi, mon cher adoré
bien-aimé, amuse-toi bien, pense à moi et tâche de revenir le plus tôt possible. Moi
pendant ce temps j’achèverai de copier les notes que tu m’as données et probablement
le reste de ma
vraie copie. Voilà comment je compte employer mon temps. Quant à mon cœur, je n’ai pas
à m’en occuper, je le laisse errer à ta suite, lui recommandant de
faire bonne garde et d’écarter de toi tous les dangers, jeunes prétendues, les femmes coquettes et toute cette variété féminine qui s’offre ou se laisse prendre
par quiconque satisfait ses sens, sa vanité, sa cupidité. Je ne sais pas pourquoi
je me sens tourmentée par un vague pressentiment de trahison. Ce déjeuner d’hommes
à la campagne qui
peut se prolonger en dîner, tout cela me paraît assez peu vraisemblable pour cacher
quelques amusements moins honnêtes. Il est probable que ce sera comme tout ce que
je découvre, comme
le dîner de M. B. Lefebvre3 il y aura des fiancées et des FILLES en disponibilité pour ceux
qui en voudront. Si je me trompe, je t’en demande pardon de tout mon pauvre cœur jaloux.
Si cela est, je te laisse toute la responsabilité de ma tristesse et de mon chagrin.
Mon Dieu qui
savez toute chose, dites-moi ce que je dois croire ou de ma jalousie ou de son honnêteté.
Juliette
1 Excursion à Saint-Josse-Ten-Noode, commune des environs de Bruxelles.
2 Victor Hugo a entrepris les rédactions successives d’Histoire d’un crime et de Napoléon-le-Petit.
3 Proscrit régulièrement invité chez Hugo.
a « nétoyer ».
b « raffraichir ».
« 9 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 123-124], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8565, page consultée le 07 août 2026.
Bruxelles, 9 juin 1852, mercredi matin, 10 h.
Plus j’y pense, mon Victor, moins je me rends compte de cette partie improvisée. D’abord
l’heure insolite du rendez-vous, quand on considère la petite distance de chez toi
à
Saint-Josse-ten-Noode, cette ignorance complète de la manière dont vous emploierez
votre temps avant et après le déjeuner. Cette prévision d’un dîner s’ajoutant au déjeuner,
tout cela me
paraît bien singulier et si peu vraisemblable, que je crois tout à fait le contraire.
Je crois que tu n’as accepté cette heure matinale ainsi que ton fils que parce que
vous aviez une
grande distance à franchir. Je crois que tu sais très bien chez qui tu vas, avec qui
tu seras et quels sont les plaisirs indiqués sur le mystérieux programme que tu m’as
caché et COMMENT
et par qui tu dois être hébergé. Je suis si sûre de mon pressentiment que rien ne
peut m’en distraire. Je souffre toutes les douleurs de la jalousie la plus motivée.
Il est évident que
si tu n’avais pas un intérêt coupable à me cacher la vérité, tu m’aurais dit tout
de suite pourquoi tu sortais ce matin et chez qui tu allais. Si je te soupçonne à
tort je t’en demande
bien humblement pardon. Mais si tu me trompes, que mes souffrances soient ta punition,
car depuis ce matin je souffre comme une damnée.
Cher bien-aimé, je viens d’essayer de la
prière pour me calmer et pour donner une autre direction à ma pensée et faire diversion
à l’atroce douleur que j’ai au cœur. J’y ai à peu près réussi. Je crois que tu m’aimes,
que tu
m’es bien fidèle et que tu es incapable de me tromper. Je le crois, mon doux adoré,
et je veux que ma confiance contribue à ton bonheur aujourd’hui. Sois heureux, mon
cher bien-aimé,
pense à moi et viens le plus tôt possible. Je t’attends le sourire sur les lèvres,
la confiance dans les yeux, l’amour dans le cœur et la joie dans l’âme.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
