6 juin 1852

« 6 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 109-110], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8562, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon bien-aimé, bonjour je t’aime, c’est la première pensée qui me vient en m’éveillant et c’est la dernière avec laquelle je m’endors tous les soirs. Tout le reste de la journée, je te désire, je t’attends et je t’aime. Aujourd’hui j’ai déjà commencé cette douce occupation en m’inquiétant d’avance de ce que le bon Dieu me donnera de joie et de bonheur. Si j’en juge d’après les jours précédents, bien chétive sera ma part, mais il faut espérer que tu auras moins de Lamoricière1, de Van Hasselt, de Hongrois2 et de Piddington aujourd’hui que les autres jours. Je me cramponne à cette espérance pour ne pas commencer ma journée tristement. Je veux au contraire forcer le sort à force de patience et de confiance à s’humaniser pour moi et à me traiter un peu moins parcimonieusement. Il est vrai que de ton côté il faudrait un peu lui venir en aide et ne pas lui laisser toute la peine, mon cher petit homme. Ainsi, aujourd’hui, il faut tâcher de venir un peu plus tôt que d’habitude et essayer de faire une petite excursion dans la campagne. Je crois que nous en avons besoin tous les deux. Cependant, si tes affaires s’y opposent, je me résigne d’avance et je n’insiste pas davantage. Avant toute chose, même mon plus grand bonheur, il faut faire tes affaires et augmenter ta gloire. Je te le dis du fond du cœur, mon grand bien-aimé et sans la moindre arrière mauvaise pensée. Tous les sacrifices en échange de tes devoirs publics et privés, je suis prête à les faire. Je suis prête à donner ma vie pour ton bonheur quel qu’il soit. Je t’aime de tous les amours à la fois.

Juliette


Notes

1 Réfugié à Bruxelles, le Général de Lamoricière fait de fréquentes visites à Victor Hugo qui lui lit des chapitres de Napoléon le Petit. Dans une lettre adressée à Émile Deschanel, Victor Hugo se souvient : « Vous veniez le matin ; Charras était dans un coin, Lamoricière dans un autre, fumant dans la pipe de Charles ; Charles et Hetzel sur le canapé qui me servait de lit ; et, avec le beau soleil dans ma large fenêtre, je vous lisais une page du livre. Les bonnes poignées de main qu’on se donnait ensuite ! (Victor Hugo à Émile Deschanel, 14 janvier 1855, CFL, t. IX, p. 1087.) / De Lamoricière, Charles Hugo écrit : « Il était arrivé à Bruxelles royaliste ; quinze jours après il était républicain. »

2 Kossuth.


« 6 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 111-112], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8562, page consultée le 24 janvier 2026.

Voilà depuis bien longtemps la première belle journée qui se soit produite. Est-ce que cela ne te dit rien à la pensée et au cœur, mon doux bien-aimé ? Quant à moi, il ne me faut pas tant de provocation pour désirer ardemment m’accrocher à ton cher petit bras et sentir s’épanouir d’aise tout mon être en plein air avec toi. Aussi Dieu sait combien je lui demande d’éloigner de ta maison tous les importuns et de t’inspirer la bonne pensée de venir me chercher de très bonne heure pour aller courir à travers champs. Pour mieux t’y disposer je vais m’habiller davantage afin que cette confiance le touche et qu’il m’accorde cette joie que je n’ai pas euea depuis bien longtemps. En attendant je vais copire le plus que je pourrai pour que ma conscience n’ait rien à reprocher à mon cœur. Fais-en autant de ton côté et nous pourrons nous donner sans remords une petite promenade de quelques heures. Il est probable qu’on m’offrira quelque chose dans ce genre-là chez les Luthereau mais, outre qu’il m’est odieux de sortir sans toi, je ne trouve vraiment pas amusant de nous les adjoindre pour nos promenades à pied. Ils nous gênent et nous les gênons, cela se comprend. Du reste, ils n’ont aucune de nos habitudes et nous ne goûtons pas beaucoup les leurs. Aussi, je suis très décidée à ne pas prêter l’oreille à leurs propositions, à moins que ce ne soit pour aller à la campagne à frais communs et que tu veuilles bien y consentir, toutes choses peu probables. J’aime mieux, à libre souhait, que tu viennes me chercher pour courir seule côte à côte avec toi.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « eu ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.