« 19 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8445], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12641, page consultée le 24 janvier 2026.
19 septembre [1850], jeudi matin, 7 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, n’oubliez pas que vous m’avez promis de venir de bonne heure aujourd’hui. Dans le cas où vous iriez à l’Académie, je serai tout habillée pour vous y conduire. Charles1 a dîné avec Vilain hier. Est-ce que vous avez eu Victor2 pour vous tenir compagnie ? Je ne sais pas pourquoi j’en doute. Cette lettre que vous m’avez faite écrire et qui n’a aboutia à rien me trotte toujours par la tête et je me figure que c’était pour rassurer quelque Poléma jalouse en lui faisant croire que je serais loin de vous tout le temps des vacances. Quelle invraisemblance, d’ailleurs, que vos fils, qui sont très courus et très coureurs, passent toutes leurs soirées avec vous. Déjà, Charles s’y était dérobé et il n’a fallu rien moins que l’affreuse maladie d’Eugénie pour le ramener au bifteack paternel. Je voudrais pour tout au monde avoir cette crédulité de l’insouciance et de l’indifférence qui vous fait avaler de confiance les choses les plus absurdes et les plus invraisemblables. Malheureusement, je ne l’ai pas. J’ai au contraire une jalousie de seconde vue qui me fait voir votre conduite la plus cachée. Aussi, il me prend des accès de désespoir et de folie qui me pousseront un jour ou l’autre à quelque acte violent et définitif sur ma pauvre carcasse dédaignée. Dans ce cas-là, mon bien-aimé, je vous prie de n’en n’avoir aucun regret car mieux vaut l’oubli de tout que le soupçon de tout, la mort que la souffrance sans espoir.
Juliette
a « aboutit ».
« 19 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8446 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12641, page consultée le 24 janvier 2026.
19 septembre [1850], jeudi matin, 11 h.
Je suis dans une veine de jalousie et de tristesse qui me rend fort maussade, mon
cher petit homme, je t’en préviens pour que tu passes outre sur ces gribouillis
nébuleux et misanthropiques. Il est probable que lorsque je t’aurai vu, tout ce noir
se dissipera comme le brouillard devant le soleil. En attendant, je fais ce que je
peux pour réagir sur cette vilaine prédisposition. Tiens-moi compte de mes efforts,
même s’ilsa n’aboutissent pas à quelque
chose d’à peu près raisonnable.
J’ai encore passé une bien triste soirée hier
auprès de cette pauvre femme1.
Vilain est venu me reconduire ce soir pour
avoir le prétexte de me parler de cette affreuse position. Il ne recule devant aucun
sacrifice, il ne se rebute devant aucun soin les plus difficiles et les plus pénibles
à donner. Mais rien ne peut soulager cette malheureuse femme, elle n’a pas un instant
de calme. Les narcotiques les plus violents ne font rien contre les douleurs aiguës
qu’elle ressent. C’est à en perdre le courage et la raison. Quant à moi, je sors
toujours de là en proie à une tristesse inexprimable, et toute ma nuit se ressent
des
impressions douloureuses que j’ai reçuesb dans la soirée. Je vais pourtant y retourner tout à l’heure, non
dans l’espoir de la soulager, ou même qu’ellec soit sensible à cette marque de sollicitude, mais pour
encourager la femme qui la soigne à faire son devoir consciencieusement jusqu’au bout
et pour consoler ce pauvre Vilain qui en a bien besoin. Je serai de retour avant toi.
Dans tous les cas, je ne pourraid
pas tarder plus de quelques minutes. En attendant, je te baise de l’âme.
Juliette
1 Sa cousine Eugénie Drouet se meurt d’hydropisie.
a « s’il ».
b « reçu ».
c « quelle ».
d « pourrais ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
