« 30 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 101-102], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7897, page consultée le 03 mai 2026.
30 juillet [1841], vendredi midi ½
Je viens de finir ta copie, mon cher bien-aimé, tu peux donc m’en apporter d’autre
quand tu voudras, le plus tôta sera
le mieux. Je n’ai pas fait ma toilette ni les petits virements quotidiens
auxquelsb je me suis habituée
depuis que je m’occupe de mon ménage, mais je vais les faire à présent. Je ne peux
pas
te dire la tristesse profonde que j’ai éprouvéec malgré moi en copiant les portraits de ces trois Anglaises qui
sont des Françaises, qui sont des femmes de votre imagination, c’est-à-dire des femmes
blondes, jeunes, belles, charmantes et ravissantes1. Hélas ! si c’est
ainsi que vous rêvez le beau idéal, qu’est-ce que je suis
pour vous, mon Dieu, une affreuse vieille femme noire, informe et grossière2. Tout le temps que j’ai copiéd cette fantasmagorie de votre cerveau, j’ai eu une douleur au
cœur qui a persisté même après avoir fini, car en vous écrivant je le sens encore
comme une écharde qu’on sent en la touchant du doigt3. Mon Toto, mon Toto, vous ne saurez jamais comment je vous aime et
combien je vous aime.
Je t’attends, mon bien-aimé. J’ai besoin de te voir plus
que jamais car je suis vraiment triste et malheureuse dans ce moment. C’est
aujourd’hui… mais non, je me trompe, ton procès a encore été remis au 11 août. Ainsi
ce n’est pas aujourd’hui que tu es forcé d’aller au tribunal4. Tâche de venir un peu plus tôte me voir, cela me donnera du courage et de la confiance. Je
t’aime mon Toto chéri, je t’adore mon Victor.
Juliette
1 Hugo est en pleine rédaction des lettres de voyage du Rhin et Juliette mentionne ici un extrait de la lettre XX, « De Lorch à Bingen ».
2 En juillet 1840, des daguerréotypes ont été pris de Victor Hugo et Juliette. En voyant les siens, cette dernière est atterrée ; elle se qualifie de « monstre de laideur » et se désespère en écrivant : « C’est bien triste, mon Dieu, car dans mon âme je suis belle », reprenant à son compte les mots de la chanson de Quasimodo (« La Esmeralda », IV, 2, Notre-Dame de Paris, Victor Hugo).
3 Juliette emploie ce mot de « fantasmagorie » à dessein. En effet, Jean-Marc Hovasse remarque que si certaines lettres sont authentiques, d’autres « présentent le récit d’épisodes inventés, mais donnés pour vrais, sur des lieux où le voyageur est bien passé, comme à Bingen. D’autres enfin, plus périlleuses, ont pour sujet des villes où il n’a jamais mis les pieds. […] La vingtième, qui raconte l’itinéraire supposé “De Lorch à Bingen” [remporte] la palme de la fantaisie. » Cette lettre est écrite en un peu moins de trois semaines, et « fait un véritable roman de seize kilomètres à pied sur la fameuse rive gauche, qui ont été en réalité parcourus en deux heures de bateau à vapeur » (Victor Hugo, t. I, ouvrage cité, p. 836- 837). Et si Juliette connaît si bien la vérité, c’est parce que depuis 1834, elle accompagne durant quelques semaines ou mois, pendant l’été et le printemps, le poète dans ses voyages.
4 Hugo, avec le concours de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, a porté plainte avec son avocat Paillard de Villeneuve contre les théâtres qui faisaient représenter Lucrezia Borgia, l’opéra de Donizetti adapté de Lucrèce Borgia, créé à Milan en 1833 et joué à Paris au Théâtre-Italien à la fin du mois d’octobre 1840. Le livret, traduit en français par Étienne Monnier, portait en effet le même nom que la pièce de Hugo sans qu’on lui ait demandé la moindre autorisation. Hugo va gagner son procès et après l’appel, le jugement définitif sera prononcé le 5 novembre 1841.
a « plutôt ».
b « auquels ».
c « éprouvé ».
d « copier ».
e « plutôt ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
