« 12 août 1838 » [source : Collection Claude de Flers (juin 2013)], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2818, page consultée le 03 mai 2026.
12 août [1838], dimanche après-midi, 1 h. ¼
Il y avait quinze jours, mon adoré, que vous n’étiez venu déjeuner avec moi, aussi Dieu sait quel appétit j’avais de vous. Je vous aurais avalé
comme une cerise si vous n’aviez pas eu de queue. C’est pour le coup que la précaution
du petit Toto1 était bonne : Ze ne sait
pas si j’ai une queue mais ze veut pas comme la coupea.
Je m’aperçois que j’ai pris mon papier à l’envers. Heureusement que mon
amour est à l’endroit et que vous vous y retrouverez tout de même. J’ai une plume
hideuse. J’aimerais autant écrire avec une tête de pavot, j’en viendrais mieux à bout.
En parlant de tête de pavot, en voilà pour quinze sous qui m’arrivent. Dieu sait dans
quel état seront mes doigts quand je les aurai toutes broyées. Mais le bonheur d’être
avec vous huit jours me magnétise au point que je ne sens plus aucun mal2. Je vais écrire à la mère Krafft si elle peut me prêter un vieux chapeau, ça nous fera toujours
une petite économie, et peut-être un jour de plus de bonheur ? Quelb miracle que ta pièce, mon pauvre
bien-aimé, et que tu es bon de me l’avoir fait admirer la première3. Jamais je n’avais
rien entendu d’aussi magnifique. Je n’en excepte même pas tes autres chefs-d’œuvre.
C’est une richesse, une magnificence, un éblouissement dont on ne peut pas se faire
une idée avant de l’avoir entendue. C’est miraculeux. Malheureusement, mon esprit
en
est encore plus obscurci, comme quand les yeux ont trop longtemps fixé le soleil il
reste des tâches noires devant les yeux [Dessinc] comme cela.
C’est ce qui m’arrive : j’y vois moins que jamais. Je suis bête comme une oie et si
ce
n’était mon amour qui me tient lieu de chandelles et de lumière, je n’y verrais plus
du tout. Oh ! mon beau soleil, vous m’avez aveuglée pour longtemps. Je ne vois plus
rien que vos rayons qui me brûlent au dedans, au dehors de moi, tout ce qui n’est
pas
vous est noir. Je m’aperçois que j’ai écrit une grande feuille de papier de plus que
votre compted, mais vous n’êtes pas forcé de la
lire. Je t’aime.
Juliette
1 S’agit-il d’un mot d’enfant prononcé par François-Victor ?
2 Du 18 au 28 août, Victor Hugo et Juliette Drouet feront un voyage en Champagne.
3 Victor Hugo a achevé l’écriture de Ruy Blas la veille à 19 h., et en a réservé la première lecture à Juliette.
a Toutes les fautes sont volontaires, y compris « comme la coupe » pour « qu’on me la coupe ».
b « Quelle ».
c Deux tâches noires sont dessinées.
d Exceptionnellement, la lettre fait en effet six pages, une feuille simple recto/verso étant ajoutée à la traditionnelle feuille de quatre pages pliée en deux.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.
- Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
- MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
- 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
- MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
- 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
- 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
- 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.
