« 10 avril 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 138-139], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1330, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 10 avril 1854, lundi après-midi, 2 h.
Cher petit homme, je vous aime à travers toutes mes grogronneries et je sens combien
vous êtes ineffablement bon pour moi. Aussi je vous demande humblement pardon en y
joignant tous les regrets, toutes les tendresses et tous les baisers de mon cœur,
de
mon âme et de ma bouche.
Si j’étais sûre, mon cher petit homme, que tu ne puisses
pas me faire sortir tantôt, je sortirais maintenant malgré le vent et la poussière
qu’il fait. Mais si tu dois me faire sortir, et Dieu sait si je le préfère et si je
le
désire, je resterais chez moi afin de te garder toutes mes jambes et tout mon souffle.
En général il m’est difficile de fournir deux sorties sans me fatiguer beaucoup.
J’avais promis à ce brave Claude Durandde lui lire le speech vipéreux de Montalembert1
aujourd’hui mais il va sans dire que je ne dois pas l’attendre et que s’il n’est pas
là rien ne peut m’empêcher de sortir. Je vais donc prendre conseil de mes forces tout
à l’heure quand je me serai acquittée de ma restitus. Quand je pense à mon injuste maussaderie envers toi depuis hier
les larmes m’en viennent aux yeux de honte et d’amour. Pauvre, pauvre cher adoré,
n’est-ce pas que l’amour rend bien méchante. Mais cela n’est
pas étonnant puisque je suis piquée du Collet, ce mancenillier2 démagogue a le don d’empoisonner tout ce qui l’approche d’une lieue
loin. Tu vois que ta femme, elle-même, sans savoir tout le venin que contient ce
verdâtre démocrate, ne peut pas le souffrir. Quant à moi qui sais à quoi m’en tenir
sur ce patriote arsenical, je l’ai en horreur. Cependant ce
n’est pas une raison pour faire retomber sur toi cette sainte horreur. Aussi, mon
trop
bien-aimé, je te redemande bien pardon.
1 Pierre Larousse : « En mars 1854, il [Montalembert] écrivit à M. Dupin une lettre politique à laquelle on donna une publicité qu’il n’avait pas cherchée, et qui motiva contre lui des poursuites que l’Assemblée autorisa, mais qui n’aboutirent qu’à une ordonnance de non-lieu ». Dans ses carnets (CFL, éd. Massin tome IX, p. 1144), Hugo note en avril 1854 : « Montalembert en prison… ».
2 Arbre à suc toxique, dont la légende dit qu’il empoisonne ceux qui dorment à son ombre. Hugo utilise ce mot dans le poème « Pleurs dans la nuit », rédigé du 26 au 30 avril 1854, et en fera un dessin, où l’ombre du mancenillier prend la forme d’une tête de mort, en 1856.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
