« 8 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 283-284], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12653, page consultée le 01 mai 2026.
8 octobre [1850], mardi matin, 9 h.
J’ai été bien inspirée, mon petit homme, en venant auprès de Mme de Montferrier hier car elle aurait été tout à fait seule jusqu’à minuit que son mari est rentré, si je n’avais pas pris sur moi de lui sacrifier le dernier quart d’heure que tu aurais pu me donner. Maintenant je me revêts d’égoïsme et je ne bouge pas de chez moi d’ici à longtemps, du moins quand tu seras auprès de moi ou que je t’espérerai. Quel abominable temps mon adoré, la pluie tombe drue et le ciel paraît pris pour toute la journée. C’est fini maintenant pour les beaux jours et il faut se résigner à tous les inconvénients d’un automne pluvieux. Mais que je suis absurde et embêtante avec mes gribouillis nébuleux. Si j’osais, j’attribuerais cette recrudescence d’ineptie aux cris aigus que jette la cocotte1 depuis ce matin. Malheureusement je n’ai pas cette excuse tous les jours et je suis bête tous les jours, ce qui prouve bien que le mal est en moi et non dans l’air du temps ou dans les cocottes. Décidément je n’ai pas plus d’esprit à la campagne qu’à la ville, AU CONTRAIRE….PARTOUT. Tout cela n’empêche pas mes amis d’être les plus aimables et les meilleurs gens de la terre et il ne tiendrait qu’à moi d’en abuser AD VITAM ETERNAMa. Mais mon penchant irrésistible pour vous me rappelle à la discrétion et je reste dans les limites honnêtes et modérées de six dîners ? par semaine. Voime, voime, très discrète Mamzelle Chichi, excepté avec son Toto.
1 Surnom que Juliette Drouet donne à ses perruches ou perroquets.
a « IN VITA ETERNAM ».
« 8 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8461], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12653, page consultée le 01 mai 2026.
8 octobre [1850], mardi matin, 9 h. ½
Quand on prend du papier, on n’en saurait trop prendre, surtout quand on a, comme moi, un arriéré de quatre gribouillis à payer. Pendant que Mme de Montferrier habille son mari, que la cocotte crie, que les chiens ronflent, que la pluie tombe et que la cheminée fume, je t’écris des tendresses à plates coutures sans rime ni raisona, mais avec les meilleures intentions du monde. Du reste, il est probable que je n’aurai pas le temps de t’achever ces tendretés bleues car j’entends déjà le bourgeois qui descend de son cabinet. Cependant, je ne quitterai la plume qu’au dernier moment, et après les trois sommations de rigueur. Je connais mes droits et j’en use. Quand je pense qu’il va falloir tout bousculer chez moi ce soir à cause des tapisseries qui viennent demain matin, je suis tout ennuyéeb, surtout à cause de la nécessité de déranger ton atelier au moins pendant 12 ou 15 heures. Nous conviendrons de cela tantôt. En attendant, il faut que je me dépêche de t’entasser pêle-mêlec toutes les douceurs que j’ai dans le cœur, quitte à t’en accabler sous le poids. Bonjour, Toto, bonjour, pensez à moi et aimez-moi, vous ne ferez que votre devoir car je vous aime et je ne m’occupe que de vous, de loin comme de près.
Juliette
a « sans rimes ni raisons ».
b « ennuiée ».
c « pèle-mèle ».
« 8 octobre 1850 » [source : MVHP, MS a8462 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12653, page consultée le 01 mai 2026.
8 octobre [1850], mardi matin, 10 h.
Je continue sans m’arrêter puisque personne ne vient encore m’interrompre. C’est bien le moins que j’emploie mon temps comme il me plaît puisque je suis seule et livrée à moi-même depuis près d’une heure. Mon Victor, je vous aime malgré toutes les variations atmosphériques et politiques dont je suis témoin. Je crois cette fois que je n’ai plus qu’à déposer la plume…..
4 h. ¼
Cher adoré bien-aimé, j’ai fait bien du chemin et bien des choses depuis que je ne t’ai écrit ces quelques lignes. D’abord je suis revenue par l’omnibus du Roule et de la Madeleine avec M. de Montferrier. Comme j’étais déjà crottée et mouillée, j’ai voulu aller voir tout de suite Eugénie pour n’avoir plus à ressortir dans la journée et en même temps m’acheter des socques dont j’avais le plus grand besoin. Pendant que j’étais chez Eugénie, Vilain était chez moi qui venait me chercher pour aller voir à placer Eugénie dans la maison de santé de Dubois, faubourg Saint-Denis. La chose étant très pressée et Eugénie paraissant le désirer beaucoup1, j’ai attendu le retour de Vilain, qui m’a dit venir de chez toi. De là, nous sommes allés ensemble faire toutes les démarches pour installer tout de suite Eugénie dans la chambre que nous avions retenue pour elle. Tout cela, mon pauvre adoré, a duré jusqu’à présent et je rentre épuisée plus encore d’émotion que de fatigue, et la mort dans l’âme.
Juliette
1 Sa cousine Eugénie Drouet mourra le 24 octobre de l’hydropisie qui l’affecte depuis l’été.
« 8 octobre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 285-286], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12653, page consultée le 01 mai 2026.
8 octobre [1850], mardi après-midi, 4 h. ½
Si tu savais, mon pauvre bien-aimé ce qui s’est passé de cris et de douleurs pour transporter cette malheureuse femme1 de son lit à celui de la maison de santé tu en serais effrayé encore maintenant, tant cela était horrible à voir. Enfin grâce à Dieu nous y sommes parvenus mais l’impression douloureuse persiste encore en moi et j’éprouve toujours une sorte de tremblement nerveux que je ne peux pas calmer jusqu’à présent. Je compte sur ta douce vue, mon bien-aimé, pour faire diversion à l’affreuse vision que j’ai entrevue et qui peut donner l’idée de ce que souffrent les damnés. Je crains seulement que la malheureuse femme, malgré les atroces difficultés de transfert d’un lieu à l’autre ne reste pas longtemps dans cette maison et que ce pauvre Vilain en soit pour ces nouveaux frais, la quinzaine se payant d’avance et restant acquise à la maison quel quea soit le temps qu’on y reste. Te voilà mon petit homme toujours plus doux et plus charmant, toujours plus aimé et plus adoré aussi. Va je te rends bien justice, mon cher petit homme et si l’admiration et l’amour se traduisaient en auréole sur ton beau front sublime, nul ne pourrait te regarder sans être ébloui. Je t’aime, je te quitte ici pour aller te rejoindre là-bas dans ton atelier2.
Juliette
2 Depuis le mois d’août 1850, Victor Hugo s’est installé un atelier de peinture dans la salle à manger de Juliette Drouet. Alternant la peinture à l’huile et l’encre, il réalise une quinzaine d’œuvres illustrant la vue de Paris ou de grandes architectures issues de son imagination.
a « quelque. »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
