« 18 avril 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 387-388], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4909, page consultée le 01 mai 2026.
Samedi 18 avril [1846], 9 h. du matin
Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour mon adoré Toto, bonjour toi, comment vas-tu ?
Nous allons ici assez bien, la nuit a été bonne. Aussi j’espère que petit à petit
tous
ces symptômes qui m’effraient disparaîtront. Je viens de lui donner un peu de bouillon
de poulet, j’attends M. Triger. Enfin je
pense que la fin de la journée ne démentira pas le commencement qui me paraît très
bon.
Cher adoré, tu vas avoir sans doute beaucoup à faire aujourd’hui à cause de
l’évènement de Fontainebleau1. Cependant je compte que tu viendras, ne fût-cea que le temps de baigner tes pauvres
beaux yeux2. Te voir
c’est prendre du courage, de la confiance et du bonheur pour toute la journée. Aussi
j’y compte comme si j’en étais sûre et que tu me l’aies promis. Je vais écrire tout
à
l’heure à Brest3 parce que je ne reçois aucune
nouvelle depuis 2 mois et qu’il est probable qu’il y a
encore quelque maladie [deux mots illisibles]. J’écrirai en
même temps à Mme Marre pour lui dire comment se trouve ma fille. Je ne comprends pas
comment Pradier n’a pas encore envoyé savoir
des nouvelles de sa pauvre fille. Cet homme est vraiment d’une insouciance révoltante.
Je m’en moquerais que de reste si cette pauvre enfant n’attachait pas une si grande
importance à l’affection de son stupide père. Je te prierais si tu le vois de lui
dire
deux mots à ce sujet, de ta part cela le fera peut-être rentrerb à lui-même. J’en doute pourtant, car
je crois qu’il n’a aucune vergogne d’aucune façon, mais en voilà assez et beaucoup
trop, même sur cet affreux bonhomme. Pourvu que je te voie tout à l’heure et que ma
pauvre péronnelle continue d’aller mieux, je tiens le bon Dieu quitte de tout ce qu’il
me doit. Du reste j’ai passé une affreuse nuit avec M. Fouyou. Les souris, l’inquiétude et tout ce qui s’ensuit m’ont tenue
éveillée, aussi j’ai un drôle de mal de tête ce matin. Il ne me faudrait rien moins
qu’une CULOTTE et QUARANTE DEUX SOUS DE
CURIOSITÉS pour me faire oublier mes tribulations. Tu vois mon pauvre ange que je
te
souris, c’est-à-dire que je t’aime de toutes mes
forces.
Juliette
1 Le 16 avril 1846 un ancien garde général des forêts de la couronne à Fontainebleau, Pierre Lecomte, tire à deux reprises sur le roi Louis-Philippe, mais le manque. La Cour des pairs est saisie de cette affaire de régicide. Victor Hugo prendra la parole à ce sujet le 5 juin 1846 dans un discours contre la condamnation à mort du forestier qui ne convaincra que deux de ses pairs.
2 Hugo vient régulièrement soigner ses problèmes ophtalmiques en prenant les bains d’yeux que lui prépare Juliette.
3 Sa sœur Renée et son beau-frère Louis Koch.
a « fusse ».
b « rentré ».
« 18 avril 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 389-390], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4909, page consultée le 01 mai 2026.
18 avril [1846], samedi soir, 10 h. ¼
Je ne sais plus à quel saint me vouer avec ma pauvre péronnelle1. Le bouillon de poulet n’a pas encore passé ce soir. Je lui ai mis un cataplasme, mais comme elle n’avait pas mal à la tête je ne lui ai pas mis de sinapismesa. Je ne comprends rien à cette maladie, et M. Triger ne comprends rien non plus, je crois. Le plus triste et le plus inquiétant dans tout cela c’est que sans aller pire elle ne va pas mieux et qu’elle perd des forces tous les jours. Je suis vraiment très triste de voir cette pauvre enfant souffrir sans pouvoir la soulager. Ce soir je suis toute découragée et toute mal en point en moi-même. Je sens qu’il ne m’en faudrait pas beaucoup pour me rendre malade à mon tour. Cependant, ce n’est pas le moment, tant s’en faut, aussi je compte sur toi pour me remonter et me donner du courage. C’est une chose qui me réussit toujours chaque fois que je te vois un petit moment. J’ai écrit à Pradier tantôt ce dont nous étions convenus en quatre mots. Je ne comprends pas comment il a pu penser à écrire cette lettre à sa fille. Cet homme est vraiment le comble de l’uberluserie2 et de la légèreté. D’y penser cela me met de mauvaise humeur. J’aime mieux ne penser qu’à toi que j’adore, c’est toujours bien bon.
Juliette
1 La tuberculose de Claire, dont les premiers symptômes sont apparus fin mars, et qui l’emportera en juin, n’a pas encore été diagnostiquée.
2 Néologisme vraisemblablement forgé à partir de « hurluberlu ».
a « cinapismes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
