« 18 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 173-174], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9634, page consultée le 01 mai 2026.
18 mars [1842], vendredi, midi ¾
Bonjour mon Toto adoré. Bonjour mon cher bien aimé. Bonjour ma vie, bonjour mon âme.
Comment vas-tu, mon bon petit homme ? Tu n’es pas revenu cette nuit. Je t’attends
ce
matin. J’attends aussi ce hideux Triger qui
ne vient pas et qui ne viendra peut-être pas, ce qui serait assez adroit pour une
grosse bête comme lui1. Ceci te mettrait fort à
l’aise pour les jours de sortie, n’est-ce pas scélérat ? Mais de moi-même je me
consigne aujourd’hui à cause du VENDREDI2 et
aussi un peu à cause du temps froid et noira. On n’est pas plus raisonnable que moi. Claire est avec Mlle Hureau et une autre jeune fille
à je ne sais quel sermon, ellesb
reviendront bientôt je l’espère, car elles sont parties depuis neuf heures du matin
et
il est bientôt midi3. Je n’ai pas encore déjeunéc, moi. Je ne me sentais pas d’appétit tantôt et j’ai attendu
qu’il vînt. Je crois qu’il est arrivé, car j’ai des tiraillements d’estomac atroces.
Je te dis des choses bien insignifiantes et bien puériles, mon Toto, mais c’est toi
qui le veux. Après mon amour qui est le grand événement, le seul événement de ma vie,
la seule occupation de mes jours et de mes nuits, tout le reste n’a pas plus d’intérêt
que le brin de paille que le vent fait voler dans la rue inutiled et inoffensife à tout et à tous : pour que mes
actions aient quelque importancef il faut que tu en sois l’objet.
Je suis très
prête, mon Toto. Quand tu voudras, comme tu voudras,
autant et PLUS que tu voudras. Voici Claire
qui rentre avec Mlle Hureau. Baise-moi mon cher adoré, je t’aime de toute mon âme et bien
plus encore.
Juliette
1 Après avoir été malade au mois de février et en convalescence depuis début mars, Juliette pense qu’elle est enfin rétablie. Elle n’attend plus que l’approbation de son médecin, le docteur Triger, dont elle se défie. Cela fait maintenant deux jours qu’elle attend de lui donner congé.
2 À élucider.
3 Claire Pradier, qui depuis 1836 est en pension dans un établissement de Saint-Mandé, vit actuellement chez sa mère depuis le mois de janvier et ne sera de nouveau admise dans son pensionnant qu’au mois de mai.
a « noire ».
b « elle ».
c « déjeuner ».
d « inutiles ».
e « innofensifs ».
f « quelqu’importance ».
« 18 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 175-176], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9634, page consultée le 01 mai 2026.
18 mars [1842], vendredi après-midi, 4 h. ¾
Vous ne venez pas mon Toto, est-ce le mauvais temps qui en est la cause ? Je ne le
crois pas, car cela ne vous arrête pas d’ordinaire. Je pense que vous travaillez,
mon
pauvre petit homme, et que c’est là ce qui vous empêche de venir embrasser votre
pauvre Juju. Me trompai-je ?
J’ai « enfin »
vu ce gros stupide médecin, il m’a trouvéeaassez bien parce que mon dîner d’hier m’avait un peu
tourmentéeb cette nuit à cause
de l’oseille que j’avais mangée à mon dîner, genre d’herbage qui même en bonne santé
[ne] me convient pas. Il m’a recommandé sur toute chose le régime
selon les goûts et les antipathies de mon estomac. Il aurait voulu que je fisse hier
une promenade. Dès qu’il fera beau, il en prescrit une
moitié en voiture, moitié à pied pour avoir le soleil sur le
dos, style Triger1. Du reste il reviendra encore une fois, sans préciser le jour, en acceptant la chance de me trouver ou de
ne pas me trouver bien entendu, mais dans l’après-midi pour ne pas NOUS GÊNER2. C’est moi qui ai indiqué cela parce que je ne veux que rien ne
soit entre mon bonheur et vous.
J’ai aussi vu Penaillon3 à qui j’ai acheté cinq
bons mouchoirs de poche pour toi. Claire les
ourlera et les marquera. Je les ai payésc 11 F, ils ne sont pas chers mais ils ne sont pas POUR RIEN. Je les
ai achetésd parce que toi et moi en
avons le plus pressant besoin. Du reste, rien de nouveau à la maison, car je ne
prétends pas te donner comme nouveauté un amour de neuf ans et un mois qui a été
toujours de plus en plus fort. Je te désire, je t’espère, je t’attends, sinon avec
patience, du moins avec la confiance que tu vas venir et en t’excusant si tu ne viens
pas. Jour Toto, jour mon cher petit O, aime-moi,
baise-moi. Pense à moi. Sois-moi fidèle et reviens bien vite. Je souffrotee bien un peu, mais cela tient au
mauvais temps et puis le médecin m’a prévenue qu’à cause de cette petite suppression
momentanée je serais un peu malingre tout le reste du mois. C’est peu encourageant
mais enfin il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher. Je t’aime mon Victor. Voilà
qui
n’a ni haut, ni bas, ni suppression, ni retard.
Juliette
1 Après avoir été malade au mois de février et en convalescence depuis début mars, Juliette est enfin rétablie. Elle n’attendait plus que l’approbation de son médecin, le docteur Triger.
2 C’est habituellement le matin que Victor Hugo vient rendre visite à Juliette.
a « trouvé ».
b « tourmenté ».
c « payé ».
d « acheté ».
e « souffrotte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
