« 17 juin 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 259-260], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7747, page consultée le 09 mai 2026.
17 juin [1841], jeudi matin, 11 h. ¾
Bonjour mon bien-aimé, bonjour mon amour chéri. Il m’est impossible de combattre la
somnolence qui s’empare de moi quand tu écris au milieu de la nuit. Cela me contrarie
et m’afflige à un point que je ne puis pas dire.
Dès que tu as été parti hier,
j’ai été réveillée et il m’a été impossible de me rendormir que plus d’une heure après
pendant laquelle j’ai toussé à m’arracher la gorge1. Je ne comprends pas ce qui m’arrive car je suis au désespoir
de dormir quand tu es là et cela ne m’est jamais arrivé que depuis que tu écris dans
la nuit. Il faudra que je trouve moyen d’empêcher cela quand je devrais employer tous
les prodiges de la chimie et m’enfoncer des épingles noires dans le nez. Je ne veux
plus dormir quand tu écriras, c’est un parti pris.
Je vais donc recommencer mes
tripotages. On m’a apporté aujourd’hui du sirop et de la poudre ; tantôt je
commencerai ma tisanea et mes
frictions ce soir, dont huit jours lab
médecine2. Ia, ia monsire matame, il est son sarme , mais pas
beaucoup amusant.
Mme Pierceau était allée voir son petit Jonas à la campagne3 de sorte que Suzanne
a jugé devoir ne pas laisser l’argent avec le paquet4. Il faudra ou y retourner ou
attendre à dimanche5 pour le lui donner et peut-être la pauvre Eulalie attend-elle après. Tous ces malheurs du
43ème ordre ne m’empêchent pas de te désirer et de
t’adorer.
Juliette
1 Juliette est prise de quintes de toux très douloureuses depuis quelques jours, elle en a même perdu sa voix.
2 Juliette vient de commencer un traitement, prescrit par le docteur Triger, qui va durer plusieurs mois. Elle précise ses recommandations le 21 avril.
3 Mme Pierceau a accouché, le 15 mars, d’un petit garçon. Comme de nombreuses femmes de tous milieux au XIXe siècle, elle a probablement envoyé son bébé en nourrice à la campagne. On ignore le véritable nom de l’enfant, car Juliette appelle généralement « Jonas » tous les petits garçons de sa connaissance, en référence au fils, très agité et insupportable, d’une autre de ses amies, Mme Besancenot. Néanmoins, le 18 septembre, elle mentionnera le baptême d’un petit Crépin qui pourrait correspondre.
4 Mme Pierceau est couturière, tout comme Eulalie, et elles s’occupent actuellement des caleçons de Hugo.
5 En général, le dimanche soir, quelques amies de Juliette Drouet viennent dîner chez elle. Il s’agit surtout de Mme Triger, de Mme Guérard, de Mme Besancenot et de Mme Pierceau.
a « tisanne ».
b « le ».
« 17 juin 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 261-262], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7747, page consultée le 09 mai 2026.
17 juin [1841], jeudi soir, [5/8 ?] h.
Voici la journée bien avancée, mon adoré, et je ne vous ai pas encore vu. Je ne suis
pas très GEAIE comme vous devez le penser, si
j’osais même je vous dirais que je suis triste car c’est la vérité contre laquelle
tous les beaux raisonnements du monde ne font rien.
À propos, mon amour, j’ai
une fameuse chandelle à brûler sur la carcasse de la vieille marquise de CRÉQUY FROULAY car si ellean’était pas morte depuis quelque
quarante ou cinquante ans je pourrais prendre place parmi les têtes…..b couronnées. C’est fort heureux pour moi qu’il ne lui ait pas pris fantaisie de
laisser des petites de son espèce, car il paraît plus que
certain que vous auriez marché et craché sur votre pauvre Juju comme sur la boue des
rues. J’ai acquis hier cette douce certitude que vous m’auriez été infidèle avec cette
vieille perruque enfarinée de latin et son vieux nez plus barbouillé de crottes
scientifiques que de tabac d’Espagne. En vérité je vous le dis, je dois une fameuse
chandelle à son vieux spectre. Je ne lui conseille pas de revenir en ce monde essayer
le pouvoir de ses charmes et de son baragouinc sur vous, car à défaut d’esprit j’ai des poignesd qui tapente dru et des ongles qui grifferaient et
mettraient en lambeaux toutes les plus belles phrases et tous les plus beaux museaux
du monde. Je vous aime mieux qu’aucune femme d’esprit car je vous aime comme unef bête que je suis.
Juliette
a « s’il elle ».
b Il y a cinq points de suspension.
c « baragoin ».
d « poigne ».
e « tappent ».
f « un ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
