« 17 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 34-35], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6511, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 17 janvier 1855, mercredi après-midi, 2 h. ½
Bonjour, mon cher petit Toto, bonjour, chauffez-vous et aimez-moi, vous en avez le droit et le devoir. Ah ! mon cher petit homme, quelle morne soirée nous avons passéea à nous trois hier ! Encore une d’après le même programme et je retiens ma place cimetière. 1° La PRIMA1 vocalisant un rhume de cerveau en s’accompagnant du nez à faire crever de jalousie tous les bons gendarmes, ces célèbres virtuoses de l’enchifrènement2. 2° Allix3 roupillant derrière ses besicles malgré la pantomime menaçante de sa sœur. 3° Votre très humble et très obéissante Juju rêvant mélancoliquement à son bonheur passé. Tout cela estompé de fumée et éclairé par deux pauvres chandelles filantes. C’était lugubre. Quant à moi, je suis prête à reconnaître qu’on ne chante jamais mieux que lorsqu’on possède une complète absence de voix, à la condition que vous m’accorderez que je ne m’ennuie jamais plus que lorsque je suis forcée de m’amuser sans vous. Cette dernière phrase n’est peut-être pas très limpide, mais je n’ai pas le temps de la filtrer car je veux copire à force dès que je vous aurai complété ma RESTITUS, c’est-à-dire accrocherb mon cœur, mon âme et mes baisers à une multitude de pattes de mouchec. En attendant, je te recommande de te bien couvrir quand tu viendras tantôt, mon cher adoré, car il fait un froid rissolant. Quant à moi, je passe ma vie à aller de cinq minutes en cinq minutes me roussir les pieds sur ces espèces de grils qu’on appelle cheminées sans pouvoir me les réchauffer et cela ne m’empêche pas de vous aimer à feu et à sang.
Juliette
2 Lors de la reprise de L’Auberge des Adrets en 1832 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, Frédérick Lemaître et Serres ajoutent un jeu de scène : les gendarmes éternuent à cause du tabac que Robert Macaire leur lance au visage (Acte II, scène 1). [Remerciements à Marion Lemaire.]
3 Augustine Allix a deux frères, Jules Allix et Émile Allix.
a « passés ».
b « accroché ».
c « mouches ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
