« 21 mai 1868 » [source : BnF, Mss, NAF 16389, f. 140], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9759, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 21 mai [18]68, jeudi matin, 7 h.
Cher adoré, je t’offre les quelques heures de sommeil et d’apaisementa que j’ai euesb cette nuit comme bouquet de MA
fête1 et je te donne
et redonne mon âme pour l’éternité. Je n’ai que cela qui m’appartienne en propre,
mais
si j’avais la propriété du ciel et de la terre, je te la donnerais comme le reste
avec
le regret de ne pouvoir te donner plus. C’EST BÊTE COMME TOUT CE QUE JE TE DIS LÀ2 mais c’est le fond de ma pensée et de mon
cœur. J’espérais et j’espère encore une toute petite lettre pour la pauvre vieille
sainte Julie qui sans cela sera bien confuse et bien triste aujourd’hui de l’oubli
de
son cher petit grand saint Victor.
En attendant, la bonne Suzanne et la petite Thérèse3 se multiplient en
empressement, en gaîté et en fleurs autour de moi. On dirait qu’avril et décembre
sous
leurs traits dansent une farandole en mon honneur en ce moment. Mais rien ne peut
donner le change à mon amour et à mon bonheur tant que tu me manquesc.
1 La Sainte Julie est fêtée le 21 mai.
2 Réplique de Don César à un laquais, acte IV, scène 3 : « C’est bête comme tout ce que je te dis là », extraite de Ruy Blas (1838), drame de Victor Hugo en cinq actes, représenté pour la première fois le 8 novembre 1838 au Théâtre de la Renaissance à Paris.
a « d’appaisement ».
b « j’ai eu ».
c « tu me manque ».
« 21 mai 1868 » [source : BnF, Mss, NAF 16389, f. 141], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9759, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 21 mai [18]68, jeudi soir, 5 h. ½
Je fais comme l’ours qui lèche sa patte pour tromper sa faim. Moi, c’est ma restitus que je ronge pour me faire prendre patience en attendant ma chère petite lettre adorée qu’il faudra bien enfin que tu me donnes aujourd’hui quand tu devrais l’écrire chez moi. Je crois que je vais mieux mais je n’ose pas le dire trop haut dans la crainte de réveiller la goutte qui dort. J’espère que je ne ferai pas trop laide grimace à mon très beau jeu ce soir, celui où je reprends possession de toi au nom de sainte Julie. J’ai fait à cette occasion demander une bouteille de vin de Médoc chez toi en ton nom, rien que ça ! J’espère que cette indiscrétion rencontrera de l’indulgence chez le bel Alfred Asseline et chez le jeune Marquand. Suzanne s’escrime de son mieux pour faire resplendir son antique et peu solennelle renommée de gargotière éméritea des îles de la Manche. Quant à moi, je ne sais que t’aimer et je charge nos deux chères âmes de là-haut de veiller sur toi et de te bénir au ciel comme je te bénis sur la terre.
a « gargottière émérite ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Mme Hugo, devenue presque aveugle, meurt à Bruxelles peu après la naissance de son second petit-fils. Depuis quelques mois, Juliette était invitée aux fêtes familiales, et lui faisait la lecture.
- 29 janvierHernani est joué au Royal Theatre de Jersey.
- 31 janvierHernani est joué au Théâtre Royal de Guernesey.
- 14 avrilMort de Georges, petit-fils de Victor Hugo.
- 27 juillet-9 octobreSéjour à Bruxelles.
- 16 aoûtNaissance de Georges, fils d’Alice et Charles Hugo, qui lui donnent le prénom de leur premier-né mort quatre mois plus tôt.
- 27 aoûtMort d’Adèle, femme de Victor Hugo, à Bruxelles. Hugo accompagne son cercueil jusqu’à la frontière.
