« 21 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 158-159], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10139, page consultée le 24 janvier 2026.
21 novembre [1836], lundi matin, 4 h. ½
Bonjour mon cher petit homme, bien chéri. Est-ce que vous n’allez pas bientôt venir ?
Est-ce que vous aurez la cruauté de me laisser toute seule ce soir à garder la maison
tandis que vous irez au théâtre ? Vous en êtes bien capable et j’en suis triste
d’avance. Savez-vous, mon cher petit bien-aimé, que le régime auquel vous me soumettez
depuis plus d’un mois, me donne des maux de tête presque continuels.
Je n’ai pas
besoin de vous dire que vous me trouvez la femme la plus ennuyeusea qu’il y aitb, avec mes plaintes et mes doléances sans
fin.
Cependant je vous aime bien, allez. Je vous aime comme jamais homme avant
vous n’a été aimé et comme jamais homme après vous ne le sera. Je vous aime de tout
mon cœur, de toutes mes forces, de toute mon âme. Pardonnez-moi de vous tourmenter
à
ce point, mais je ne peux pas m’empêcher. Je vous aime trop. Ce n’est pas beaucoup
ma
faute.
Jour. C’est une céleste figure, ta, di, ta,
ta1.
Je
baise humblement le bout de vos cheveux et passionnément la pointe de vos BAUTTES.
Juliette
1 Sans doute une allusion nous échappe-t-elle.
a « ennuieuse ».
b « est ».
« 21 novembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 160-161], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10139, page consultée le 24 janvier 2026.
21 novembre [1836], lundi soir, 5 h. ¼
Avec toute la bonne volonté que j’ai de te cacher ma tristesse et ma jalousie, je
n’en viens pas à bout. Il est certain qu’il est au moins étonnant que tu suives avec
tant d’assiduité et de sollicitude les représentations de l’opéra1. Toi qui n’as jamais suivi celles des autres théâtres
beaucoup plus intéressantes pour toi, je ne me leurre pas, tu as évidemment un intérêt
autre que la représentation qui t’attire là. J’en suis tellement convaincue que je
fais tous mes efforts pour me séparer de toi. Le jour où ma résolution sera assez
forte pour accomplir cette séparation, tu n’auras rien à me dire ni ma conscience
non
plus. Au reste, il paraît que cela t’est bien égal, et que les quelques résistances
que tu y apportes ne sont que pour la forme et voilà tout.
Je suis bien
heureuse, n’est-ce pas ? Je suis bien récompensée de l’amour sans borne que j’ai pour
toi, n’est-ce pas ? Je ne crois pas qu’on puisse trouver dans le monde une femme plus
malheureuse que moi. Mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour tant souffrir, et pourquoi
ne
me donnez-vous pas le courage de rompre une liaison aussi mal assortie, ou
l’indifférence suffisante pour vivre au milieu de cette comique ridicule qu’on appelle
la vie ? Mon Dieu quand donc serai-je morte ?
J.
1 La Esmeralda, opéra de Louise Bertin sur un livret de Victor Hugo, a été créé à l’Opéra le 14 novembre 1836.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
