« 14 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 95-96], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8668, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 14 février 1852, samedi matin, 8 h. ½
Bonjour mon tant doux adoré, bonjour. Comment vous trouvez-vous de mes
argiraspides1 ? Ah ! Filou que vous
êtes, vous ne vous contentez pas de me voler mon âme, vous me coupez encore la bourse.
C’est bien je veillerai sur vous et sur vos brelans carrés que je crois
[me notifie ?] en plein Athènes. En attendant vous vous gobergez dans
mes cuivres et vous riez de mon infortune mais l’heure de la vengeance sonnera
bientôt, soyez tranquille.
Il faut pourtant que tu reçoives une lettre de chez
toi, mon pauvre bien-aimé, autrement cela ne s’expliquerait même pas par
l’indisposition de ton fils ni d’aucun des membres de ta chère famille. Il est
impossible que ce silence inusité aille au-delà d’aujourd’hui sans te paraître au
moins aussi étrange qu’à moi.
Cher petit homme, ce n’est pas ta loyauté que je
suspecte parce que je sais bien que tu ne peux, que tu ne veux plus me tromper, mais
tu dois être comme moi étonné de ce retard prolongé. Je ne veux pourtant pas te
tourmenter mon doux adoré bien-aimé et j’espère que d’ici à une heure tu recevras
une
bonne lettre bien rassurante qui t’expliquera tout. Dans ce cas-là, mon bon petit
homme, tu serais bien gentil de venir me le dire après ton déjeuner ou si cela te
dérange trop de me le faire savoir par Suzanne sans autre explication. Enfin, tu feras pour le mieux, j’en suis
bien sûre et je t’en remercie d’avance avec tout mon cœur.
Tu ne m’as rien dit
sur tes projets d’aujourd’hui, mon Victor. Je suppose que tu feras des visites et
surtout une certaine visite que la pudeur m’empêche de
nommer par son nom. Je m’en rapporte à toi, mon cher petit homme, pour en revenir
comme tu y seras allé. Pour cela je t’ai envoyé hier un caleçona de sûreté avec triple rangée de
boutons. Nous verrons si cette audacieuse péronnelle aura eu le front de le crocheter.
En attendant tenez bien votre vertu à deux mains et votre fidélité sous clef si vous
ne voulez pas être dévalisé de tout par cette roulottière de la syntaxe et du
dévergondage2. Et puis baisez-moi si vous
voulez, je ne demande pas mieux.
Juliette
1 Argiraspide ou argyraspide : « Soldat d’un corps d’élite de l’armée d’Alexandre, ainsi appelé en raison du bouclier d’argent dont chacun était armé. » (TLF) Ils ont manifestement joué la veille au soir à un jeu de société (vraisemblablement le mistigris, dont le brelan carré est une figure, et dont elle parle à plusieurs reprises à cette époque).
2 À identifier.
a « calçon ».
« 14 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 97-98], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8668, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 14 février 1852, samedi après-midi, 3 h. ½
Je ne me plains pas mon Victor, mais es-tu bien sûr vraiment que tu n’aurais pas pu
venir me dire un petit bonjour tout en allant à tes visites ? Si tu le crois je n’ai
rien à dire qu’à me résigner et à attendre patiemment jusqu’à ce soir pour remplir
mes
yeux, mon cœur et mon âme de toi. Je te fais souvenir, mon Victor, que d’ici à
mercredi, qui ne compte pas puisque tu t’en vas le matin, il n’y a que trois jours
et
que si tu ne prends pas sur toi de m’en donner un pour aller ensemble chez les
Yvan il en sera de ce projet comme de
tous ceux que tu as faits et dans lesquels tu me faisais la part de bonheur si grosse.
Cependant je ne veux rien t’imposer, plutôt la prison cellulaire, plutôt la mort que
de t’imposer quoi que ce soit. Car autant je suis heureuse de toutes les marques
d’amour que tu me donnes volontairement autant je serais humiliée et désespérée de
rien devoir à l’impatience et à la pitié. Ainsi, mon Victor, si tu peux venir avec
moi
chez ces braves gens j’en serai très contente. Si tu ne le peux pas, je me résignerai,
comprenant que tu as fait ce qui te convenait le mieux.
Mon Dieu, est-ce possible
que tu n’aies pas de lettre de Paris ? C’est si extraordinaire que cela me paraît
impossible. Pourtant il faut bien que ce soit puisque tu me le dis. Il faudra bien
un jour ou l’autre que cette chose s’explique. D’ici là,
mon bon petit homme, il serait bien raisonnable de tâcher de ravoir cette argenterie
sans bourse déliée ou tout au moins de la faire retourner sur Paris sans plus attendre
car tu sais qu’il y a des frais d’emmagasinage et de responsabilité assez
considérables. Je t’en prie, mon Victor, si tu as un moment en lisant cette lettre,
écris tout de suite au directeur de la douane pour lui demander cette faveur pour
Suzanne Blanchard dont l’argenterie se montait en tout à [illis.]Neuf pièces ont été saisies à Quiévrain le 27 décembre
dernier. Tu nous rendras un véritable service de quelque façon que ce Mr le
prenne. Le stupide c’est de laisser là cette argenterie et de s’exposer à la
perdre.
Voilà mon pauvre amour et puis baise-moi. Je t’aime et je ne me sens pas
triste malgré le désir que j’en aie.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
